lilia

Ici : http://www.youtube.com/watch?v=Qqh64l5yXMo une interview sur Gromadske.tv de Lilya Chevtsova, une politologue russe travaillant au centre Carnegie à Moscou. Je traduis pour les non-russophones l’essentiel de ses propos.

« Concernant la situation actuelle en Russie, on peut établir le diagnostic suivant : Poutine et la classe politique qui le soutient ont crée un nouveau régime politique. Ils ont adopté un nouveau mode de survie dont la philosophie rappelle celle de Staline. Le principal indice, ou symptôme, est le fait de donner de la Russie l’image d’une citadelle assiégée et menacée en permanence par des ennemis intérieurs et extérieurs, comme dans les années 30. Et l’Ukraine, pour le Kremlin, est devenue une place d’armes, un laboratoire où Poutine essaie de démontrer la toute puissance du « nouvel empire russe ». L’Ukraine est en même temps un moyen de prouver à la société russe et au monde entier que Moscou peut anéantir Maïdan, au propre comme au figuré. Et pas seulement pour faire peur aux Ukrainiens, il s’agit surtout de faire peur aux Russes. 

Qui prend les décisions à Moscou ? Imaginez un cabinet noir avec à l’intérieur Poutine et un groupe de personnes qui sont sa base informative. Ce n’est sans doute pas Poutine qui prend toutes les décisions mais c’est lui qui personnifie le pouvoir et il en a plus que n’en avait  le Secrétaire Général du PCUS à l’époque soviétique. Imaginez maintenant cette machine monstrueuse qui s’est mise en place depuis quelques années, eh bien le tout-puissant Poutine en est l’otage, un peu comme un sportif sur un bobsleigh qui, une fois l’élan donné, ne peut plus en sauter. Et où conduit-il la Russie dans cette course folle ? Vers un régime militarisé. Le pays vit maintenant selon un rythme militaire et tout est ennemi pour lui : l’Ukraine, l’Occident, et moi que l’on traite à présent de nationale traître oeuvrant pour la cinquième colonne ! C’est une véritable mobilisation hystérique où la nation, se croyant assiégée, soutient à 70% l’agression contre l’Ukraine. Et seulement 13%, des gens comme moi, gardent leur sens critique. C’est peu. Mais c’est beaucoup dans le contexte de propagande absolue où, peu à peu, sont interdits les médias indépendants. Le seul journal qui reste encore, c’est Novaya Gazeta. Le système répressif a accéléré son rythme depuis deux ans, après les grandes manifestations de Moscou et de Saint Pétersbourg. La constitution a été changée pour réduire les libertés et permettre l’emprisonnement des dissidents. »

Qu’est-ce qu’on pourrait faire pour ouvrir les yeux des séparatistes sur la réalité de la vie en Russie ?

« Il faudrait pouvoir les y emmener, mais pas à Moscou qui n’est qu’une vitrine. Plutôt à Tambov, par exemple. Leur faire rencontrer les retraités qui survivent avec leur retraite, les médecins au salaire de misère, ces familles qui ont perdu leurs fils pendant les absurdes campagnes de Tchétchénie. Qu’ils comprennent nos propres problèmes économiques et se rendent compte qu’on est incapable de leur offrir le paradis qu’ils espèrent. »

Que pensez-vous du sommet quadripartite qui doit se réunir la semaine prochaine ?

« Je conseillerais une grande prudence. Souvenez-vous de Yalta qui a réglé le sort de l’Europe sans le consentement des pays intéressés. Si cette réunion a pour but d’étudier l’ordre du jour proposé par les Russes, ce sera comme abandonner le destin de l’Ukraine au bon vouloir du Kremlin. Il faut que les USA et  l’Europe fassent admettre leur propre ordre du jour et refusent de traiter d’autre chose que des clauses du traité de Budapest. »

Pensez-vous que la société ukrainienne  pourra s’opposer à l’agression du Kremlin ?

« J’appartiens à l’opposition libérale russe et je ne sais pas si j’ai le droit de donner des conseils aux Ukrainiens. Je vais prendre quand même le risque. L’Ukraine doit comprendre qu’elle se trouve dans une situation compliquée et que celle-ci peut durer deux ans, dix ans ou davantage, personne ne le sait, et qu’un système très dangereux, cynique et imprévisible se trouve à sa frontière. Cette menace pèsera longtemps sur vous, car tant que Poutine sera au pouvoir, le régime ne changera pas. Vous devez assurer votre sécurité vous-mêmes sans espérer beaucoup des sanctions ou du soutien occidental. »