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Voici la traduction d’une interview donnée par Irina Kozyrieva, une journaliste de Lougansk, qui travaille pour la version Internet du journal local « Variante de l’Est ».

http://gordonua.com/publications/Luganskaya-zhurnalistka-Vlast-nas-tupo-brosila-lyudi-v-gorode-ostalis-naedine-s-bespredelshchikami--29924.html

Question : Irina, comment a commencé ta journée ? 

Irina : Ce matin, les sirènes ont retenti. Un avion est passé, puis un second, sans doute en repérage. A son passage, j’ai entendu des tirs de PZRK (unité mobile de la DCA), les missiles ont explosé dans l’air sans toucher l’avion, notre avion. Heureusement. Dès qu’ils en voient un, les insurgés tirent, sans penser au fait qu’il puisse s’écraser sur la ville et ses habitants. Pour l’instant, si je ne me trompe pas, les explosions que j’entends se produisent dans le village de Mettalist. 

Question : Tu as employé le mot « insurgés », vous les appelez vraiment comme ça ? 

Irina : Ce sont des terroristes, car des gens qui se promènent dans la rue avec des lance-missiles et qui paradent sur des blindés, il est difficile de les appeler autrement. Mais la « république populaire de Lougansk » par oukaze a interdit aux médias de les appeler autrement qu’insurgés. Dans le cas contraire, les journalistes doivent s’attendre à une justice expéditive.

Question : Tu ne dramatises pas un peu ?

Irina : Non, absolument pas. Il est possible que vous ne vous rendiez pas compte de la situation. Presque tous les journalistes ukrainiens ont quitté Lougansk, ceux qui restent sont devenus comme moi des clandestins ou bien, excuse-moi pour cette vulgarité, « couchent » avec l’occupant. Les chaines de télé, il y en avait trois, sont maintenant au service des terroristes et ne font que diffuser leurs informations. Au début la chaine « Irta » a essayé de s’opposer, mais les terroristes sont intervenus en plein direct avec des armes automatiques. L’un deux, le visage masqué, a déclaré, en pointant son arme sur le présentateur : « bonjour, je m’appelle Sergueï, c’est maintenant moi le directeur ». Après ça, tous les employés sont partis, sans même emporter leur livret de travail. A présent Irta ne fait que retransmettre Life News et Rossia 24, mais il est question de lui donner le statut de 1ère chaine d’état … Le nouveau pouvoir invite à ses briefings les médias « obéissants », si j’y allais je me retrouverais dans les sous-sols du bâtiment de la Sécurité. Voilà pourquoi nous travaillons en restant à la maison, sur la base des infos que nous donnent des amis ou des proches, des gens en qui nous avons confiance. On regarde également attentivement les web caméras installées en ville. Au début, j’allais filmer les meetings et les prises d’assaut, mais je ne peux plus sortir, car désormais ils connaissent mon visage. Et même si j’arrive à passer inaperçue, il suffit qu’une babouchka se mettent à crier « attention, Secteur Droit !» pour qu’on me frappe et m’enlève pour une destination inconnue. 

Question : Qui ça, « on » ?

Irina : Toutes les administrations, sauf le conseil municipal, sont passées aux mains des terroristes et ils ont distribué des armes à ceux qui voulaient les rejoindre. Qui sont ces volontaires ? Des anciens mineurs, des travailleurs illégaux dans les mines clandestines, des alcooliques chroniques et des parasites sociaux. Ils se promènent maintenant comme des vainqueurs, la ville leur appartient. Ils peuvent tuer qui bon leur semble, piller des magasins et voler des voitures.

Question : Et les organes officiels du pouvoir, la police, la procurature ?

Irina : Ils se sont installés à Svatovo. Une partie des miliciens y sont, ceux qui n’ont pas prêté serment aux terroristes. La majorité des députés du Conseil régional soutiennent les terroristes, ils appartiennent au PC ou au Parti des Régions, ils ont presque l’âge de la retraite et ne rêvent que de l’URSS. La seule institution en ville qui fonctionne, c’est le Conseil Municipal, il s’occupe de l’évacuation des enfants et des réparations. Le plus drôle, c’est qu’il fait poser actuellement de l’asphalte dans des rues où passent sans arrêt des tanks ! Quant aux habitants, ils ne prennent plus leur voiture, car on la leur vole.

Question : Et personne ne dépose plainte ?

Irina : C’est le règne du brigandage ! Ce serait de la folie d’aller au commissariat pour déclarer un vol, ce serait presqu’un suicide, car on risque de se retrouver avec une balle dans la tête au fond d’un bois. Et puis, quelle importance les vols de voitures,  quand on kidnappe les gens ? Tu sais, on se sent très seuls, il n’y a personne pour nous défendre …

Question : Et la population ? Elle soutient les terroristes ?

Irina : Les patriotes ukrainiens, les activistes de Maïdan sont en majorité partis. Les retraités soutiennent les terroristes, c’est normal, ils n’ont accès qu’aux chaines russes qui leur disent que la Garde Nationale a exécuté tous les habitants de Schastyé, que le Secteur Droit a égorgé les bébés de Mettalist. C’est logique qu’ils considèrent les terroristes comme des sauveurs !

Question : Pourquoi restes-tu à Lougansk ?

Irina : Tout le monde me le demande. D’abord, j’ai des parents qui ne veulent pas partir et je ne peux pas les abandonner. Ensuite, je ne comprends pas pourquoi je devrais quitter mon Ukraine, c’est ma patrie, c’est mon territoire. Si quelqu’un a envie de se créer une pseudo-république, qu’il aille ailleurs se la construire, pourquoi ma maison doit-elle se retrouver sous la juridiction d’une telle « république » ? Ceux qui ne se plaisent pas ici, qu’ils aillent en Russie avec tout leur armement. Ma maison est ici et j’y reste.