boukovsky

Interview de Vladimir Boukovski par Lana Samokhvalova, une journaliste d’Ukrinform (Kiev) il y a quelques jours.

http://www.ukrinform.ua/rus/news/vladimir_bukovskiy_ya_gotov_priehat_i_obuchit_p_poroshenko_posilat_putina_u_menya_horoshiy_opit_1661017

Vladimir Konstantinovitch, au moment où nous parlons Petro Porochenko rencontre Poutine à Minsk. Le système totalitaire qui vous a opprimé, c’est maintenant nous qu’il opprime. Merkel demande qu’on tienne compte des intérêts de la Russie. La Russie n’arrête pas d’envoyer des tanks et des combattants. Dites-nous ce qui est le mieux : serrer les dents, céder et faire la paix avec Poutine ou bien … ?

Il ne faut surtout pas céder et faire la paix. Tant que l’ennemi est sur votre territoire, il est exclu de mener des pourparlers. Ce serait comme reconnaître sa propre défaite. Je comprends bien que vous soyez obligés de céder aux pressions de Merkel et de tous ces dirigeants qui ne comprennent rien. Ils croient faire œuvre de paix, alors qu’ils vous nuisent énormément. En fait, Poutine a déjà à moitié gagné, puisque vous menez des pourparlers avec lui. Quant à Merkel, que voulez-vous qu’elle comprenne ? En RDA elle dirigeait le Komsomol à l’époque d’Honecker, c’est une conformiste par nature.

Que faut-il faire alors ? J’ai pensé un jour à ouvrir à l’Ouest une école pour apprendre aux gens à envoyer les autres se faire voir. Chez nous en Russie, on a une réponse toute prête pour ce genre de situations : «Allez-vous faire …» Ce serait surtout utile aux politiciens occidentaux qui n’ont jamais compris comment il fallait s’adresser aux Soviétiques.

Parce que le KGB, c’est une race animale très spéciale. Ils ne comprennent pas le mot «non», on ne peut pas trouver de terrain d’accord avec eux, ils n’acceptent jamais de compromis et considèrent ceux de l’ennemi comme des preuves de faiblesse. Si on ne les envoie pas se faire …, si on ne leur dit pas «merde» on cause son propre malheur. Parce qu’ils continueront à faire pression, tant qu’ils n’auront pas obtenu ce qu’ils veulent. Pour le KGB, on est soit leur ennemi, soit leur agent. Il n’y a pas de milieu. C’est pour cela qu’il faut regarder Poutine dans les yeux et lui dire «Poutine, va donc te faire … !» et c’est tout. Je suis prêt à venir à Kiev et à donner à Petro Porochenko des cours particuliers pour qu’il apprenne cette technique.

C’est quand même une guerre spéciale. Ceux qui nous tuent disent qu’ils sont orthodoxes et qu’ils mènent cette guerre au nom de la religion.

Pourquoi les appelez-vous des orthodoxes ? Ils font juste semblant, les croix qu’ils portent, c’est pour la vitrine. En Russie, notre relation à la religion est compliquée. Dostoïevski avait écrit « On dit que les Russes sont un peuple élu de Dieu. Et c’est vrai qu’ils sont très religieux, ils font le signe de croix avant de vous tuer à coups de hache. » C’est le diagnostic que fait Dostoïevski, un homme qui a connu le bagne et sait de quoi il parle. C’est ça qu’ils ont emprunté à la religion : ils se signent avant de vous tuer. C’est quoi, être orthodoxe ? Même Poutine va à l’église. Dès la fin du communisme, ils sont devenus orthodoxes.

Poutine a raconté à Bush junior qu’il portait depuis toujours la croix que lui avait donnée sa mère. Comme c’est émouvant et comme c’est bien trouvé d’aller raconter ça justement à un confit en religion comme Bush ! Il allait à la plage et se baignait avec sa croix ? Il la portait aux réunions de cellule ? Quel menteur ! Lui et ses pareils sont devenus orthodoxes à la minute exacte où le communisme s’est écroulé. Mais leur « orthodoxie » ne les empêche pas de commettre des crimes contre leur peuple. Ce ne sont pas des orthodoxes qui vous font la guerre, mais des salopards, des dégénérés qui se sont mélangé les pinceaux dans leurs propres mythes. Ils n’ont toujours pas compris pourquoi l’Union soviétique avait disparu, ils préfèrent croire à la légende qu’ils se sont inventée : la puissante URSS a été détruite par la CIA, les sionistes et autres conspirateurs. Alors qu’elle était tout simplement arrivée en bout de course et avait fait faillite. Ce système portait en lui sa propre mort.

La démocratie est-elle possible en Russie ?

C’est compliqué, l’histoire de la Russie est complexe. Il lui faudra d’abord passer par une phase de désintégration et de fragmentation pour qu’apparaissent des pouvoirs autonomes régionaux, ceux-là mêmes auxquels Poutine s’est opposé. Sans cela, cet immense pays court à sa perte. Ou bien cela restera une dictature centralisée ou bien la Russie deviendra une fédération où les décisions se prendront en partenariat et non sur ordre venu d’en haut. Ce sera une période difficile. C’est seulement après qu’on pourra envisager une confédération. Tant que cela n’arrivera pas, la tentation sera grande de conserver une verticale du pouvoir autoritaire et ce type de système ne supporte pas la démocratie. Regardez ces millions de Russes qui vivent à l’étranger, ils s’accommodent fort bien des régimes démocratiques des pays où ils se sont installés, ce n’est pas une question de mentalité.

Un des mythes qu’on cultive en Russie est que le pays s’est effondré  sous Eltsine. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

Eltsine a dit aux sujets de la Fédération : « Prenez autant de souveraineté que vous pourrez supporter. » C’est cela qui a permis à la Russie de se maintenir, autrement elle serait partie en morceaux. Puis est arrivé Poutine et sa verticale du pouvoir. Et plus cette verticale est autoritaire, plus grand est le risque de désintégration. Mais Poutine est un imbécile, c’est juste un petit lieutenant-colonel du KGB. Et au KGB, à part voler et interdire, on ne sait rien faire. A l’époque d’Eltsine, la Russie était moins en danger que maintenant. 

Cette Union Européenne que nous voulons rejoindre, elle est faible, elle ne comprend pas comme Poutine est dangereux ?

Elle comprend qu’il est dangereux, mais sa réaction à la peur n’est pas la même que chez nous. Quand les Européens ont peur, ils essaient de trouver un terrain d’accord. Je leur ai expliqué il y a peu qu’on ne peut pas discuter avec des guébistes, c’est une erreur, ça ne fait qu’empirer les choses. Il n’y a pas que l’Ouest qui commet cette erreur, regardez la Pologne ! Tusk a passé une bonne partie de son temps à vouloir améliorer les relations avec la Russie. Mais comment peut-on croire qu’il est possible d'améliorer ses relations avec le KGB ? A part en devenant leur agent …

(à suivre, si l'actualité ne rend pas cet article obsolète ...)