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1 - Sur les ondes d’Echo de Moscou, interviewé par la journaliste Tatiana Felgenhauer. (extraits)

http://echo.msk.ru/programs/personalno/1435258-echo/

T. Felgenhauer : Il y a eu beaucoup d’enquêtes sociologiques ces derniers jours, il semble que les gens ont commencé à se rendre compte qu’il se passait quelque chose de bizarre avec le prix des produits alimentaires et le cours du rouble. Cela voudrait dire qu’ils regardent moins la télé ?

V. Eroféiev : Je crois que la sociologie va se casser les dents sur notre pays et sur nous : c’est bien sûr une science tout à fait estimable, mais nous sommes plus rusés que les sondeurs d’opinion, nous pouvons répondre à chacune de leurs questions à la fois oui et non, parce que la confusion qui règne dans les têtes s’est répandue partout. Le chauffeur de taxi qui m’a conduit jusqu’à vos studios m’a dit « C’est quoi, ce prix de l’essence qui n’arrête pas d’augmenter ? »

T. Felgenhauer  : On a l’impression que cela commence à faire tilt chez les gens …

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V. Eroféiev : Ça a mis du temps, mais le peuple commence à se renfrogner. Il se renfrogne parce trop de choses se passent en même temps : on parle d’augmenter les loyers, d'instaurer un impôt sur le logement et en général de pressurer au maximum la population. Il faut être une tribu de sauvages pour se réjouir de sanctions et en réclamer davantage. On n’a qu’à interdire tous les produits importés, se réfugier dans sa hutte et raccommoder ses chaussettes ! Je crois que certains là-haut sont acharnés à grimper les marches du pouvoir et ils pensent que c’est l’occasion rêvée pour gagner du galon. Alors, ils interdisent tout jusqu’à l’absurdité totale. Dernièrement, je me disais : comment se fait-il que nous nous appelions encore Monsieur et Madame ? Il faut l’interdire ! Imposons les termes Frère et Sœur ou à la rigueur Camarade ! Même le nom de Russie, ça ne va pas, trop petit, trop provincial ! Appelons-la Union des Républiques Religieuses !

T. Felgenhauer  : Vous pensez qu’on va dans cette direction ?

V. Eroféiev : Je le crois. Nous étions l’Union Soviétique, nous deviendrons l’Union Orthodoxe.

T. Felgenhauer : Nous avons été un empire …

V. Eroféiev : Justement, il faut qu’on prenne un nom qui fasse de l’effet !

T. Felgenhauer : Ça ne collera pas avec l’humeur ambiante : vous disiez que les gens commençaient à se renfrogner …

V. Eroféiev : Ils se sont renfrognés dans les années 20, on leur a brisé les os dans les années 30 et ils ont cessé de se renfrogner.

T. Felgenhauer : Quel est le scénario possible cette fois, à votre avis ?

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V. Eroféiev : On l'a déjà sous les yeux : on nous présente maintenant l’Union Soviétique comme un pays idéal. Et pourquoi ne pas redonner aux villes le nom qu’elles avaient à l’époque de Staline ? On parle déjà de le faire pour Volgograd … Non, tout cela est monstrueux. Nos libéraux ont tort d’ironiser sur la situation. Le temps de l’ironie est passé. Nous sommes vraiment entrés dans une réalité parallèle où tout se retrouve sens dessus dessous. Je reviens de Florence. Il y a beaucoup de Russes là-bas qui courent les magasins, car c’est bon marché. J’entends une jeune fille devant le Ponte Vecchio qui s’écrie : « Regardez comme c’est beau ! » et je me dis : ça aussi, il faudra l’interdire. Plus de voyages à l’étranger, la beauté, elle se trouve dans le Valdaï ou dans l’Altaï. A mon avis, Strelkov a eu raison de dire que les solutions hybrides sont mauvaises : si on fait tout à moitié, on se retrouvera devant le Tribunal International de La Haye. Il faut donc aller jusqu’au bout …

T. Felgenhauer : Je doute que quelqu’un puisse encore appuyer sur la pédale des freins !

V. Eroféiev : Effectivement. S’il y a un an, on pouvait encore rire des pressions idéologiques, on n’aura bientôt rien à envier à l’extrémisme islamique. Voyez comme on s’est rapproché de l’Iran et comme nous partageons sa haine absolue de l’Occident !

T. Felgenhauer : Concernant le mécontentement naissant dû aux sanctions, le pouvoir en rejettera certainement la faute sur l’ennemi extérieur ?

V. Eroféiev : Il le fait déjà. Mais vous savez, la majorité des Russes n’est absolument pas concernée : tous ces gens qui n’ont même pas le minimum vital et pour lesquels le prix de l’essence ou le cours du rouble n’a aucun sens, ils vivaient misérablement il y a dix siècles et ils continueront. La classe moyenne, oui, c’est elle qui sera véritablement touchée. Dans la logique du pouvoir, ce sera sa punition pour avoir participé à des marches de protestation. Mais la culture politique est bien peu répandue chez nous, les années soviétiques et staliniennes nous ont appris que la politique, c’était des purges, des exécutions et des déportations. C’est sanglant, la politique en Russie. Alors, quand on n’a pas de culture politique, on avale tout et on est facile à manipuler.

T. Felgenhauer : C’est terrible de voir que nous nous appuyons maintenant sur des valeurs de force et de faiblesse …

V. Eroféiev : Terrible, bien sûr, mais il en a été toujours ainsi. Il y a plus grave : nous sommes tous devenus incroyablement agressifs et haineux : on le voit sur Internet, dans la rue, dans les familles. L’agressivité des gens entre eux, qui a toujours existé, a atteint un niveau record. Elle nous empêche de devenir une véritable société et nous éloigne de plus en plus des valeurs européennes. Tenez, depuis 45 la guerre n’est plus « à la mode » en Europe, alors que chez nous, putain, on parle maintenant de « guerre juste » ! Le culte de la force, voilà ce qui nous anime !

T. Felgenhauer : Un nouveau Mur de Berlin, au sens métaphorique, est-il encore possible ?

V. Eroféiev : Mais on l’a déjà reconstruit ! Par notre haine de l’Europe et de ses valeurs ! En comparaison, Loukachenko fait presque figure maintenant de président libéral ! Il dialogue avec les Ukrainiens, les complimente pour leurs principes. Encore un vendu aux Américains, faudra tirer tout ça au clair. Mais il est temps pour nous d’aller plus loin, on ne va quand même pas se contenter d’un petit bout du Donbass ! Enfin, voyons ! Quant à nos propagandistes, il faut qu’ils frappent plus fort et nous vendent dans un même paquet la monarchie, le communisme et la religion. Tout ensemble. Dans un seul lot. Et nous trouverons le bonheur dans ce cocktail.

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2 - Interviewé par Natalia Dvali, rédactrice à Gordon.ua 

http://gordonua.com/publications/Erofeev-Dumaete-ischeznet-Putin-prekratitsya-i-agressiya-Rossii-Vy-naivny-ey-bogu-46016.html 

N. Dvali : En Ukraine, beaucoup sont convaincus que si Poutine disparaît, la Russie cessera son agression. C’est aussi votre opinion ?

V. Eroféiev : Oh, quelle naïveté ! Les gens qui ont un grand pouvoir (et Poutine dispose en Russie d’un pouvoir illimité) préparent leur succession et beaucoup de ceux qui l’entourent ont les mêmes idées que lui sur l’Ukraine. Impossible d’imaginer un Poutine vieillissant et à la retraite avec un successeur qui partagerait les valeurs européennes. Cela n’arrivera pas. Les véritables changements démocratiques ne se produiront pas avant de nombreuses années, ils ne commenceront qu’avec l’apparition d’un nouveau Pierre 1er qui imposera des réformes pro-européennes. On ne voit personne de ce genre pour l’instant. En revanche, le nouvel empire russe exige l’Ukraine. Ou au minimum un couloir vers la Crimée.

N. Dvali : Mais pourquoi le Russe moyen applaudit-il avec tant d’enthousiasme à la rhétorique du Kremlin ? Pourquoi est-ce justement l’Ukraine qui suscite en lui une telle agressivité ?

V. Eroféiev : Cette année 2014 a été une véritable radiographie de l’âme du citoyen russe : elle a révélé que l’écrasante majorité de la population professe des convictions absolument anti-occidentales, anti-démocratiques et anti-libérales. La propagande n’y est pour rien, il s’agit d’un fond très ancien et même archaïque, constitutif de son caractère. Personne ne s’est fait d’illusions quand un membre du KGB s’est retrouvé président et personne ne s’attendait à ce qu’il inculque à la Russie des valeurs européennes. Bravo à Eltsine de nous avoir fait un tel « cadeau » ! Non, ce n’est pas la propagande qui a influencé la population. Au contraire : à l’immense joie d’un grand nombre de Russes, Poutine a dit enfin tout haut ce qu’eux-mêmes pensaient, à savoir : les Maïdans ukrainiens sont l’œuvre de l’Amérique. La population russe en était convaincue, Poutine s’est contenté de lui dire : « Peuple, tu as absolument raison. »

N. Dvali : Vous voulez dire qu’avant 2014 le pouvoir russe était plus libéral que le peuple ?

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V. Eroféiev : Absolument. Il se rapprochait de l’Occident en lui proposant des partenariats, mais il est arrivé deux événements. Le premier n’est pas lié à l’Ukraine : Poutine a été très déçu et s’est senti trahi par ses amis occidentaux quand l’Europe a soutenu les mouvements de protestation de 2011 et 2012 en Russie. Il ne s’agissait pas simplement de protestation, c’était des manifestations anti-Poutine. L’Ouest lui a fait comprendre ainsi qu’il souhaitait que la Russie, d’un état poutinien, se transforme en un état européen « normal ». C’est à ce moment-là que Poutine a tourné le dos à l’Europe et a entrepris de construire un empire russe pour faire contrepoids à l’Occident. La seconde raison, c’est que l’Ukraine est la pierre angulaire de ce nouvel empire. Elle faisait partie de la Russie tsariste, elle avait été une république soviétique et, à dire vrai, elle ne s’était pas vraiment détachée de la Russie en 1991. Tous ses dirigeants corrompus (à l’exception de Iouchenko qui n’a pas su utiliser la situation) ont joué avec la Russie, menant avec elle des négociations secrètes dont nous n’avons pas à ce jour tous les détails. Quand l’Ukraine, grâce à la révolution de Maïdan, a rompu avec le régime corrompu de Ianoukovitch et s’est dirigée vers la voie d’un état de droit, Poutine s’est à nouveau senti trahi. Il est convaincu que c’est l’Ouest qui a imposé ses valeurs à l’Ukraine, que ce n’est pas elle qui les a choisies. C’est une très grave erreur de la part de Poutine.

N. Dvali : Je peux comprendre qu’un homme issu du KGB ne puisse pas croire qu’un peuple ait droit à l’autodétermination. Mais l’intelligentsia russe qui soutient la politique de Poutine, elle est également convaincue que Maïdan a été organisé par les services secrets occidentaux ?

V. Eroféiev : J’ai beaucoup d’amis parmi les écrivains, musiciens, gens de théâtre et de cinéma qui ont signé la lettre de soutien à Poutine : Pavel Lounguine, Youri Bashmet et tant d’autres … Ils disent en toute sincérité que l’état les aide et qu’il est de leur devoir de le soutenir en retour. Ils se justifient comme cela. Il en est d’autres qui sont réellement partisans d’un nouvel empire et considèrent l’Ukraine comme une sœur cadette. Tout cela n’est pas étonnant, l’intelligentsia russe a toujours été divisée. Concernant la suite des événements, je ne vois aucune raison d’espérer que la Russie laisse l’Ukraine tranquille. Poutine n’aura de cesse de lui faire rendre gorge. Il ne se contentera pas du Donbass. L’Ukraine doit analyser et prendre en compte la mentalité archaïque russe. Rien ne sert de répéter que les Russes sont tous devenus fous. Je me répète : le problème ne réside pas dans la personne de Poutine, mais dans le cerveau reptilien du peuple russe. Si l’Ukraine ne tient pas compte de cette donnée, elle se condamnera à se battre contre des moulins, comme Don Quichotte.

N. Dvali : Il s’est passé plus de vingt ans depuis la chute de l’URSS, une nouvelle générations de Russes est apparue : ils ont voyagé et fait des études à l’étranger. Est-il possible qu’ils ne perdent jamais cette conscience archaïque anti-démocratique ?

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V. Eroféiev: Ne dites jamais « jamais ». En Russie, 15% de la population partagent des valeurs démocratiques. Le pourcentage n’est pas énorme, mais il est constant. On n’a jamais enseigné aux Russes les valeurs occidentales. Pendant les années 90, personne ne s’est soucié des 85% de Russes allergiques à l’Occident. C’est une grande erreur des libéraux et démocrates qui sont arrivés au pouvoir à cette époque : Gaïdar, Tchoubaïs et mon ami Boris Nemtsov entreprenaient alors des réformes auxquelles 85% de la population n’a jamais rien compris … A la vérité, je ne comprends toujours pas comment on peut, au XXIème siècle, ne pas accepter certains principes humains élémentaires : l’individu est plus important que l’état, l’état doit être au service de l’homme et non le contraire, on ne doit pas sacraliser l’état, etc … Ce sont les principes de Maïdan, mais même l’Ukraine, en dépit de ses liens historiques avec l’Europe, a dû verser son sang pour protéger ses valeurs démocratiques.

N. Dvali : Combien de temps encore , à votre avis, va durer le conflit dans le Donbass ?

V. Eroféiev : Notre entretien à lieu en un moment triste et pénible. Ma femme a de lointains parents ukrainiens. L’un d’entre eux se bat dans l’armée ukrainienne, l’autre dans le camp des séparatistes. C’est une guerre fratricide. Porochenko avait raison de vouloir obtenir un cessez-le-feu. Cette guerre emporte un trop grand nombre de vies.

N. Dvali : Vous n’avez jamais pensé à émigrer définitivement ?

V. Eroféiev : Si la pression est trop forte, si on m’empêche de respirer, j’y penserai sérieusement. Mais je passe beaucoup de temps en Occident (je vis à Paris) c’est pourquoi je sais que pour un écrivain, la vie est plus intéressante en Russie, car beaucoup de choses sur la nature humaine s’y révèlent. La société occidentale est plus fermée, il est plus difficile d’y appréhender l’âme humaine. Oui, la Russie pour un écrivain, c’est risqué, mais c’est le Paradis. Par ailleurs, un écrivain russe se doit de faire le maximum pour apaiser les esprits. Surtout en ce moment. Ma fille Maya est à moitié russe, à moitié ukrainienne. Je souhaiterais que ses deux moitiés vivent en harmonie.