svetlana

Il ne s’agit pas de ceux de Dostoïevski, mais du témoignage de Svetlana Matouchko, une habitante de Donetsk qui a passé 7 jours dans la cave du SBU, rue Chors. Elle est maintenant à Kiev, où elle travaille au Comité d’aide aux réfugiés. Elle répond aux questions de Radio Svoboda.

http://www.svoboda.org/content/article/26693134.html

(Son récit est à bâtons rompus, parfois un peu décousu, mais j’ai préféré le traduire sans chercher à rendre l’enchaînement des faits plus ordonné.)

J’ai toujours vécu dans le Donbass, j’y suis née. Dès le début, j’ai soutenu Maïdan, je me suis rendue deux fois à Kiev pour participer aux manifestations. De retour à Donetsk, j’expliquais à ma famille et à mes amis ce qui se passait là-bas. Le pouvoir de Ianoukovitch dans notre région était immense, chacun a souffert du système de corruption qu’il faisait régner, mais les gens d’ici préféraient cette forme de « stabilité », ils recevaient leurs retraites et leurs salaires et votaient pour lui, sachant que c’était un bandit, mais leur bandit à eux, un « gars du coin ».

Dans le Donbass, beaucoup de parents se sont fâchés entre eux à cause d’opinions divergentes. Comment cela s’est-il passé dans votre famille ?

Quand ma mère a participé à la pseudo-élection  du 2 novembre, j’ai essayé de lui faire entendre raison : « Maman, tu te rends compte que tu as voté pour un homme qui a voulu assassiner ta fille ? ». Mais ça, elle ne le comprend pas. Si elle a voté Zakhartchenko, c’est parce qu’elle pense qu’avec lui la paix reviendra. Je lui ai demandé si au moins elle savait qui était ce Zakhartchenko : « Je ne sais pas, un militaire, je crois. Il a fait un joli duo quand il a chanté avec Kobzon. » Elle n’a pas su me répondre quand je lui ai demandé quel était son programme politique, la seule chose qu’elle sait, c’est qu’il est contre la « junte de Kiev ».

Svetlana, comment vous êtes-vous retrouvée en prison ?

Un homme qui me faisait la cour a écrit une lettre de dénonciation contre moi, comme quoi je prenais des photos des positions de l’armée de la DNR pour les transmettre aux Ukrainiens. Des hommes armés en tenues de camouflage sont venus m’arrêter à mon travail. Ils ont emporté mes ordinateurs et  mes documents et m’ont emmenée dans le sous-sol du SBU. J’ai passé sept jours dans la cellule des condamnés à mort.

Pourquoi vous a-t-il dénoncée ? Par dépit d’avoir été repoussé ?

Je l’ignore. Quand j’ai demandé à l’un de mes interrogateurs si au moins il avait été payé pour me dénoncer, il m’a répondu la chose suivante : « En ces temps troublés, les gens révèlent les plus mauvais aspects de leur nature. »

Donc, même ceux qui vous interrogeaient trouvaient le motif de votre arrestation complètement absurde ?

Oui, mais cela ne les a pas empêchés de me garder dans la cellule des condamnés. De plus, pendant la fouille de mon appartement, ils avaient trouvé des fanions aux couleurs de l’Ukraine. Je crois que leur but final, c’est de terroriser au maximum les patriotes pour qu’ils quittent la région, afin qu’il ne reste que les gens loyaux à la Russie.

Qui était là avec vous dans le sous-sol ? Comment vous ont-ils traitée ?

Ils ne m’ont jamais battue. Il y avait d’anciens membres de la milice et du SBU ukrainiens, des trafiquants de drogue, un jeune homme dont le nom figurait sur la liste du parti Jeune Patrie, ils l’ont arrêté avec son épouse. Il a passé une semaine les mains menottées. Il y avait aussi avec moi une jeune terroriste sniper de 21 ans enceinte, un entraineur de karaté partisan de Timochenko dénoncé par un de ses élèves, deux chefs d’entreprise de Donetsk prêts, au bout de 20 jours, à donner tous leurs biens pour retrouver la liberté. L’un a été libéré, l’autre a disparu.

Il y avait aussi un volontaire venu de l’oblast de Tcherkassy pour essayer de comprendre, auprès d’amis dont il avait fait connaissance sur les réseaux sociaux, pourquoi les gens du Donbass avaient participé au référendum et ne voulaient plus vivre en Ukraine. Ce jeune homme bien naïf est arrivé à Donetsk avec le journal qu’il tenait sur les évènements de Maïdan et un appareil photo où étaient conservées les photos qu’il avait prises à Kiev.

Un autre gars, un étudiant de l’université nationale de Donetsk s’est retrouvé avec nous pour avoir posé des questions embarrassantes à Goubariev : « Comment allez-vous faire pour payer les retraites et les salaires des fonctionnaires ? Comment comptez-vous assurer le chauffage des appartements à l’arrivée de l’hiver ?» Il a été arrêté à la sortie de la conférence de presse.

On m’a raconté qu’après ma libération deux femmes ont été amenées dans le sous-sol : des voisins avaient dénoncé l’une comme étant l’épouse d’un membre de la Garde Nationale et l’autre était soupçonnée d’être une sniper. Elles ont été tellement torturées qu’elles ont perdu la raison. L’homme qui m’a raconté ça avait passé une semaine dans une cellule d’un mètre sur un mètre cinquante, au sol en béton couvert de chiffons ensanglantés, sans eau ni nourriture, les mains menottées. Eh bien, il suppliait qu’on l’y renvoie, car il ne pouvait plus supporter les hurlements déments de ces deux pauvres femmes. Je dois ajouter que cet homme est un officier, qu’on l’a sorti deux fois de sa cellule en lui disant qu’on allait le fusiller et qu’on l’a tellement torturé qu’il est encore, trois mois après, en soin à l’hôpital : il a eu les côtes brisées et il a toujours des hématomes sur tout le corps. Beaucoup de ceux qu’on a torturés suppliaient qu’on les tue pour que cessent leurs souffrances.

Vous savez ce qui m’a le plus frappée quand j’ai été libérée ? Au block post près du SBU se tiennent les parents de ceux qui ont disparu, ils montrent des listes de noms à ceux qui sortent pour savoir si leurs proches sont à l’intérieur. A un mètre d’eux stationnent deux voitures de l’OSCE. Pendant qu’au sous-sol on torture. J’ai une question à poser à ces gens-là : puisque vous êtes autorisés à entrer dans le bâtiment du SBU, où sont vos yeux et vos oreilles ? C’est comme cela que vous informez le monde entier sur ce qui se passe réellement dans le Donbass ? Vous ne voyez pas les colonnes de tanks qui traversent la ville et les soldats russes dans les supermarchés ? Vous ne voyez pas d’où et avec quel mortier on tire sur les quartiers d’habitation ? Quand je vois aux infos que notre Président prête aux sourds et aveugles de l’OSCE des voitures blindées, dont nos gars qui se battent ont tellement besoin, franchement je ne comprends plus rien.

Vous avez parlé d’une jeune fille sniper. Pourquoi a-t-elle été arrêtée, si elle était du côté des terroristes ?

Elle avait téléphoné à une amie qui travaillait à l ‘administration régionale pour lui annoncer que les Ukrainiens s’apprêtaient à s’emparer du bâtiment. L’amie en question l’a dénoncée immédiatement, sous prétexte que si elle avait une telle information, c’est qu’elle était en contact avec « l’ennemi ».

Dans ma cellule, il y avait un jeune homme de 28 ans, un insurgé repenti qui, comme beaucoup, voulait retrouver sa vie d’avant. Il avait enterré son arme et son uniforme et avait tenté de quitter la ville. Il n’a pas eu le temps, il a été arrêté et condamné à mort. Il m’a raconté que les exécuteurs sont très jeunes, que ça se passe dans une usine. On l’a emmené là-bas avec un autre homme, lequel a été immédiatement passé par les armes. Lui a eu plus de chance : quelqu’un l'a frappé d'un coup de couteau dans l’épaule, il a perdu connaissance et est tombé. On lui a donné le coup de grâce en lui tirant dans la tête, mais il faisait sombre et la balle lui a seulement effleuré le crâne. Il est resté une demi-heure allongé parmi les cadavres à la morgue de Donetsk. Il a attendu que tout soit calme pour sortir. Des infirmiers ont appelé une ambulance et quand il a raconté son histoire au médecin, celui-ci s’est arrangé pour l’emmener dans un hôpital où il a pu être opéré. C’est comme ça qu’il a survécu. Au moment de ma libération, j’avais donné mon contact à tous mes compagnons de cellule, il m’a téléphoné et je suis allée le chercher à l’hôpital. Il est retourné chez lui, c’est maintenant un invalide qui cherche du travail … Voilà, une histoire parmi tant d’autres !

Comment et pourquoi vous a-t-on libérée ?

Cela reste un mystère pour moi. Mes geôliers  n’arrêtaient pas de me dire qu’ils n’étaient pas près de me lâcher et ceux qui partageaient ma cellule pensaient que je ne couperais pas à la condamnation à mort à cause de mes opinions. Celui qui a mené mon premier interrogatoire m’a dit qu’il était parmi les Berkouts qui se battaient contre Maïdan à Kiev. Et j’avais justement des photos de Maïdan sur la carte mémoire de mon appareil photo. Quand il l’a découvert, il m’a crié que j’étais bonne pour le peloton d’exécution.

Deux jours plus tard, c’est un autre qui m’a interrogée. Avec lui on a parlé politique, économie, il m’a expliqué leurs projets. Je lui ai demandé comment ils allaient financer tout ça, payer les retraites et les salaires, alors qu’il n’y a plus d’argent et que les entrepreneurs ont fui ou renvoyé leur personnel. Voilà de quoi je parlais avec lui. Chaque fois qu’on me sortait de la cellule, je me disais : voilà, c’est fini, ils vont me tuer. Le quatrième jour, il m’a dit qu’on ne me fusillerait pas. Ils ont une « troïka », une sorte de tribunal composé de trois personnes, et c’est eux qui décident. (Rien que d’entendre ces noms de code « Myasnik » (boucher), « Abwehr » et « Oudav » (python) j’ai le sang qui se fige dans mes veines.) Il m’a donc annoncé que je ne passerais pas devant cette « commission » et que mon sort serait décidé sans que j’aie à être présente. C’est comme ça qu’un lundi, je me suis retrouvée libre …

Il y avait des Russes parmi ceux qui vous ont arrêtée et interrogée ?

Le dernier qui m’a interrogée m’a montré son passeport et m’a dit qu’il était de Marioupol. Les autres ne se sont pas présentés, mais à leur façon de parler, j’ai compris qu’ils étaient russes, ils n’avaient pas l’accent du Donbass.

Pensez-vous que la DNR va tenir longtemps ?

Je ne pense pas. Il faut que l’Ukraine libère cette région de ces terroristes. On y vit actuellement comme dans l’URSS de 1937 : dénonciations, arrestations, assassinats. Il faut libérer les gens, il y a des pro-ukrainiens à Donetsk, mais ils meurent de peur et restent cachés chez eux.

Mais une solution militaire risquerait de provoquer encore plus de victimes …

Je ne sais pas ce qui serait le mieux, mais on ne peut pas abandonner les gens qui sont restés là-bas. Quand on a laissé Strelkov quitter Slavyansk pour venir à Donetsk, ça a été une terrible erreur. Les habitants de Donetsk ne comprennent toujours pas comment l’armée ukrainienne a pu laisser faire ça. Quoi faire maintenant, je l’ignore … Il faudrait fermer la frontière avec la Russie pour isoler les terroristes, il faudrait qu’ils ne reçoivent plus d’armes ni de renforts de l’armée russe. Il faut libérer ceux qui vivent dans le Donbass, l’Ukraine doit les sauver, c’est ce que je pense.

maidan

Vendredi 22 novembre 2013

22 novembre 2013

Il pleut sur Maïdan, les manifestants apportent une grande toile cirée pour se protéger, des policiers la leur confisquent. Un homme en civil vient lire un arrêté interdisant l'installation de tentes sur la place du 22 novembre au 7 janvier. Ianoukovitch déclare qu'il a toujours l'intention de venir au sommet de Vilnius. Les Européens se disent qu'il va donc peut-être quand même signer l'accord d'association ... Quant à Azarov, il explique aujourd'hui que ne pas signer avec l'Europe ne signifie pas obligatoirement signer avec la Russie et entrer dans son Union Douanière.

Pour la première fois de son existence, Gromadske.TV diffuse ses programmes en direct :

http://www.youtube.com/watch?v=EH-n3Ayqctk

Nuit du 22 au 23 :

http://www.youtube.com/watch?v=EH-n3Ayqctk