zoubov

Traduction de larges extraits d'une interview d'Andreï Zoubov, cet historien qui a été chassé l'année dernière du MGIMO (l'institut qui fabrique les futurs diplomates russes).

http://echo.msk.ru/programs/year2015/1487678-echo/

N’avez-vous pas l’impression que le « Roussky Mir » commence à ressembler au 3ème Reich ?

Non, je crois qu’il ressemble plutôt à l’Italie mussolinienne. Dieu merci, le pouvoir actuel en Russie n’est pas guidé par une idéologie raciste.

Mais vous ne sentez pas l’atmosphère de xénophobie qui règne aujourd’hui ?

Oui, dans la population, mais pas dans la rhétorique du pouvoir. Au fait, vous n’imaginez pas le nombre de gens aux plus hauts échelons de l’état qui ont des racines ukrainiennes !

Pourquoi l’Occident reste-t-il tellement circonspect quand il s’agit de condamner l’action de Poutine ?

Pas tant que ça : c’est vrai pour des petits pays comme la Grèce et la Tchéquie, où le parlement est en conflit avec l’exécutif, ce qui permet par exemple à un Zeman d’en profiter. Mais en ce qui concerne les grands pays, leurs gouvernements sont unanimes pour porter un jugement négatif sur la politique du Kremlin. Avec des nuances, certes, mais ils ont quand même voté les sanctions, car le comportement de Poutine leur paraît effrayant.

Vous parlez d’effroi, pourriez-vous développer ?

Bien sûr, ils n’imaginent pas qu’il va se pointer à leurs frontières et tuer tout le monde, ils savent que la Russie ne boxe pas dans la même catégorie qu’eux. Nous sommes un grand pays, mais seulement d’un point de vue territorial. Non, ce qui provoque leur inquiétude, c’est leur mémoire historique de la période qui a précédé la 2ème guerre mondiale et même la 1ère. Ils sont sidérés de voir se reproduire les mêmes symptômes. Mais eux-mêmes ont manqué de perspicacité : en 45, un véritable travail de dénazification a été opéré en Allemagne pour lui permettre de réintégrer le concert des Nations. Mais ils ont ouvert les bras à la Russie après 91 et l’ont invitée dans des structures internationales comme l’OSCE ou le Conseil de l’Europe alors qu’elle n’avait pas été désoviétisée : « On vous prend comme vous êtes, vous êtes les bienvenus dans le monde de la démocratie ! ». Seulement voilà : les Russes sont revenus à leur état antérieur par une étrange mutation et on a maintenant un régime qui, bien sûr, n’est ni soviétique ni communiste, puisqu’il est basé sur la propriété privée, mais qui est de nature fasciste dans le cadre d’un état gouverné par des cartels corporatifs.

Peut-on attendre d’un tel régime une réelle menace pour la paix ? Une guerre à grande échelle ?

Comme dit le dicton « on voudrait bien, mais on peut point » ! Attaquer l’Ukraine ou le Bélarus, c’est une chose, faire la guerre à l’Europe, quoiqu’en dise Rogozine, c’est une autre paire de manches. L’Allemagne nazie avait pour alliés l’Italie et le Japon. Qu’est-ce qu’on a nous ? L’arme nucléaire ? Elle me fait penser à la ceinture d’explosifs d’un terroriste islamiste : il tue autour de lui, mais périt en même temps …

Seul un fou pourrait décider de réduire son propre état en poussière. Mais qu’est-ce qui anime réellement Poutine ? Vous pensez qu’il est guidé par ses propres ambitions ?

J’aimerais bien sûr le savoir, comme j’aurais aimé comprendre ce qu’il y avait dans la tête d’Hitler ou de Staline. A mon avis, Poutine s’est tout simplement construit un paysage mental commode pour lui-même : cet officier du KGB ne peut pas concevoir un ordre mondial différent de celui qu’on lui a enseigné : monde coupé en deux, guerre froide, l’Occident comme ennemi, l’Otan comme menace, espions étrangers qui s’infiltrent en Russie et une cinquième colonne fourmillant de traîtres à la patrie. Il est à l’aise dans cette reconstruction de la réalité. Mais comme cette réalité est en fait complètement autre, le monde entier a bien été obligé de remarquer que Poutine n’avait plus un comportement adéquat. C’est une catastrophe pour la Russie, elle n’a été aussi isolée du reste du monde qu’à une seule occasion, quand Ivan IV a perdu les guerres de Livonie à la fin du 16ème siècle. Les conséquence avaient alors été tragiques pour Moscou …

Les bolchéviques n’avaient-ils pas également isolé la Russie en 1917 ?

De 1917 à 1922, c’était la guerre civile. Mais quand les bolchéviques ont réellement assis leur pouvoir, si vous aviez d’une part une tendance isolationniste avec le Kommintern qui détruisait les traces du monde ancien, vous aviez d’autre part un Tchitchérine qui continuait à tendre la main à ce même monde ancien et à donner le change par ses gesticulations diplomatiques. Ce qui se passe aujourd’hui est incompréhensible, aucun pays ne s’est jamais comporté ainsi. Dans un récent article, Iavlinsky a prédit l’avenir de la Russie. Selon lui, nous allons ressembler au Zimbabwe ou au Nigéria. J’y ajouterai personnellement la Corée du Nord, car elle possède l’arme nucléaire. En résumé, une société fermée sur elle-même, ruinée économiquement par sa propre « élite ». Et pas par la faute d’un ennemi extérieur ! A cause de ses propres dirigeants !

Je vais vous lire un SMS que nous envoie Galina, une auditrice de Saint Petersbours : «Là où je travaille, tous mes collègues, malheureusement, soutiennent Poutine.»

Oui, c’est désolant. En février, en mars, le pouvoir a essayé de mettre en oeuvre cette idée d’un retour à la Grande Russie et de faire la propagande de « l’Idée Nationale ». La campagne autour du « Monde Russe » en a été un des instruments. L’enthousiasme de la population a été immédiat. On lui redonnait enfin la fierté de son pays, comme à l’époque soviétique, quand elle vivait pauvrement, mais qu’on lui serinait qu’elle allait dépasser les USA. Mais il s’en est passé des choses depuis un an, et je me demande si le formatage des esprits tiendra le choc devant la situation qui attend la Russie. Pour l’instant, les Russes voient la visite de Merkel et de Hollande à Moscou comme une preuve de l’importance qu’ils accordent à Poutine, ce n’est pas lui qui va les voir, c’est eux qui lui demandent audience. Les Russes, dans leur grande majorité, ne parviennent pas à comprendre qu’ils sont peut-être à la veille d’une guerre. Une guerre déjà perdue. Vous savez, si on donnait aujourd’hui à Poutine la possibilité de revenir un an en arrière, je ne pense pas qu’il recommencerait tout ce qu’il a fait après les Jeux Olympiques de Sotchi.

Comment ça ? Vous voulez dire qu’il est le premier étonné de la tournure des évènements ?

Je suis convaincu qu’il avait imaginé un scénario complètement différent. Comme avec la Géorgie. Ou les pays de la Baltique sous Staline. Les Américains n’avaient pas reconnu leur annexion ? Quelle importance : les trois républiques ont fait partie de l’URSS de 1940 à 1991. Pour la Crimée, tout a dérapé quand Poutine ne s’est pas contenté de reconnaïtre l’indépendance de la presqu’île. Notez bien que je ne suis pas en train de justifier cette déclaration d’indépendance, c’était de toute façon une violation des normes internationales, mais le désastre géopolitique qui s’en est suivi aurait pu être évité s’il s’était arrêté là. Mais il a mis en branle tous les rouages du pouvoir législatif pour donner une couleur légale à l’annexion. A partir de là, l’enchaînement était inévitable, la guerre hybride pouvait commencer et le « Monde Russe » partir en croisade.

Andreï Borissovitch, si l’on suit votre logique, si Poutine s’est trompé dans ses pronostics, comment peut-il sortir de cette situation sans perdre la face ?

Il ne le pourra pas. Il est malheureusement allé trop loin. S’il s’entête, il y aura de nouvelles sanctions, l’Ukraine recevra des armes et le nombre de victimes augmentera. L’armée ukrainienne a prouvé qu’elle avait appris à se battre. D’ailleurs, déjà à l’époque soviétique, les soldats ukrainiens étaient considérés comme les meilleurs au sein de l’Armée Rouge. Ce qui explique leurs résultats, même avec l’armement vieilli dont ils disposent pour l’instant. Imaginez ce qui arrivera quand ils seront équipés d’un matériel moderne : nos pertes à nous seront multipliées par cinq, le flot des cercueils rapatriés en Russie ne tarira pas, la société russe ne pourra pas l’accepter. Un soldat est prêt à risquer sa vie s’il est assuré que la patrie honorera sa mémoire.  Mais les enterrements clandestins, les familles menacées si elles parlent (il y a eu des cas chez des gens que je connais personnellement), non, ce ne sera plus possible. C’est pourquoi Poutine doit cesser cette marche en avant.

Mais le peuple, lui, il la veut, cette guerre ! Ou bien c’est une illusion ?

Le peuple veut la guerre sur son écran de télévision. De ce genre de spectacle, il ne sera jamais rassasié. Jusqu’au moment où cela touchera un fils, un fiancé, un mari, et alors l’opinion changera très rapidement. Cela ne concerne actuellement que très peu de familles, mais avec l’escalade du conflit, il y en aura de plus en plus qui seront confrontées à cette tragédie.

Mais si je comprends bien, il n’existe aucune possibilité que Poutine fasse marche arrière ?

Si, il y en a. Chacun, un jour ou l’autre, doit quitter le poste qu’il occupe. Certains le font volontairement, quand ils ne sont pas réélus. Certains meurent. Personne ne règne éternellement, pas même les pharaons. Abandonner le pouvoir n’est pas la pire des choses, c’est de loin préférable au sort d’un Milosevic, par exemple, qui s’est retrouvé devant le tribunal de La Haye.

Vous croyez qu’il envisage cette perspective ?

Oui, dans ses pires cauchemars. Mais laissons cela de côté. Finalement, à quoi doit s’attacher un chef d’état ? Au bien de son pays. S’il ne pense qu’à son intérêt propre, il n’est plus qu’un pauvre usurpateur, même élu démocratiquement. Et le bien de notre pays, où se trouve-t-il aujourd’hui ? Il faut le sauver des remous où il se noie, autrement la Russie périra. Et le monde entier ne nous pardonnera jamais ce que nous avons fait.

Vitaly, un de nos auditeurs, écrit : « Comment peut-on faire confiance aux choix électoraux d’un peuple qui se prête si facilement au lavage de cerveau ? »

C’est un grave problème, mais cela va plus loin que le lavage de cerveau. Vous vous souvenez de la plèbe romaine qui demandait du pain et des jeux ? Elle ne possédait rien et attendait tout du pouvoir. Dans les faits, une partie significative de notre société vivait des restes que lui lançaient les magnats du secteur énergétique, c’est sur elle que la propagande a été le plus efficace. En revanche, celui qui possède une petite entreprise a d’autres soucis que le sort de la Crimée, il pense à ses impôts, aux gens qu’il fait travailler, comment il va développer et vendre sa production. Lui, il votera pour le parti dont le programme lui assurera les meilleures conditions pour son activité d’entrepreneur. Mais la plèbe russe, payée par l’état pour un travail pas toujours réel et effectif, comment ne se laisserait-elle pas berner par les histoires qu’on lui raconte ? Quand les Bolchéviques ont pris le pouvoir, ils ont prolétarisé tout le pays. Un pays où la grande majorité de la population possédait un bien propre, que ce soit une usine ou un lopin de terre. Le prolétariat, ce n’est pas la classe ouvrière. Un prolétaire, c’est quelqu’un privé de la possibilité de faire fructifier ce qu’il possède, comme le fait le fermier dans son champ. Que possède le prolétaire? Rien, sinon ses chaines.

Mais qu’est-ce qu’on a fait depuis 1991 pour y changer quelque chose ?

Rien de ce qu’il fallait. On a décrété la liberté et la démocratie, et au tout début, ce fut une réalité : on pouvait soudain tout écrire et tout dire, et pour celui qui n’avait connu de toute sa vie que le régime soviétique, ce fut une bouffée d’oxygène. Mais au même moment quelques centaines de familles se sont mis dans la poche toutes les richesses du pays. De quelle démocratie peut-on parler dans de telles conditions ? C’est cette version caricaturale de la démocratie que le peuple a découvert, elle ne lui a rien donné, sinon le droit de bavasser. Pour sortir par le haut de la situation où nous nous trouvons, je ne vois que deux options : il faudrait ou bien que Poutine retrouve la raison ou bien qu’il disparaisse, c’est à ces conditions qu’on pourra restaurer une Russie démocratique, non-agressive et orientée vers le monde européen. Un processus long et difficile, qui implique que le pouvoir aura perdu la face. Mais c’est ça ou la catastrophe …

59ème jour de grève de la faim. 

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Mark Feygin : "J'ai appris de source sûre que le Kremlin avait décidé de monter une campagne contre ceux qui soutiennent Nadia, tous ses robots ventilateurs de merde ont reçu des ordres en ce sens."

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Mark Feygin : "Le sort de Nadia sera décidé mercredi à Minsk. C'est pour cette raison qu'ils ont mis en marche justement maintenant leur machine à discréditer."

Nadia

Alex King, qui se bat en Grande-Bretagne pour alerter l'opinion, avait contacté la BBC pour qu'elle parle de Nadia Savtchenko. Voici ce qui lui a été répondu : "Les informations que nous donnons doivent obéir au moins à l'un des critères suivants : l'histoire est nouvelle / elle a un caractère d'urgence / l'histoire est inhabituelle / l'histoire a un rapport avec l'intérêt national britannique. Vos informations concernant Nadia Savtchenko n'obéissant à aucun de ces critères, la BBC n'en fera pas état."

9 FEVRIER 2014

Plus de 50.000 personnes sur Maïdan pour le 10ème Vetché (Assemblée du Peuple). 

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Récit de la journée et de la semaine écoulée sur TSN :

https://www.youtube.com/watch?v=EeFM5jDAUKI