elkine medaille

Une commission d’observateurs, dont un journaliste, s’est rendue hier à la maison d’arrêt de Lefortovo pour visiter Zaour Dadaïev et les frères Goubachev, trois des inculpés dans l’assassinat de Boris Nemtsov.

http://www.mk.ru/politics/2015/03/10/zaur-dadaev-rasskazal-v-sizo-o-svoem-zaderzhanii-i-dele-nemcova.html

Cellule n°1, Chaguid Goubachev :

Avez-vous des plaintes concernant votre emprisonnement ?

Non, maintenant ça va. On me traite ici en être humain. J’ai le droit de vous raconter comment c’était au début ? Quand on m’a battu et torturé ainsi que mon frère ?

(Un membre du personnel de la prison intervient : le prisonnier n’a le droit de parler que de ses conditions actuelles d’emprisonnement. Andreï Babouchkine, qui représente le Conseil pour les Droits de l’Homme auprès de la présidence, lui explique que la commission doit entendre tout ce que le prisonnier a à dire. Après une longue discussion, autorisation est donnée à Chaguid de poursuivre.)

Mon frère et moi, nous étions en Tchétchénie quand on a reçu un coup de téléphone qui nous disait que notre cousin Zaour avait été arrêté en Ingouchétie. Nous sommes partis immédiatement là-bas pour savoir de quoi il retournait. Si nous étions coupables de quelque chose, vous pensez qu’on y serait allé ? Il n’y a pas de logique là-dedans. A peine arrivés à Malgobek, nous avons immédiatement été arrêtés. C’était la nuit du 6 au 7 mars. Un bandeau sur les yeux et un sac sur la tête. Personne ne nous a rien expliqué.

Vous avez été autorisés à passer un coup de fil ?

Vous rêvez ou quoi ? Je les entendais frapper mon frère … Après, ils nous ont conduits quelque part, je ne pouvais pas voir la route, mais ça ne m’a pas semblé très loin. Là-bas, ils nous ont à nouveau frappés.

Qui étaient ces personnes ?

Ils ne se sont pas présentés, mais j’ai crû comprendre qu’ils travaillaient aux Stups. Quand ils se parlaient l’un à l’autre, ils se donnaient du "Mikhalitch" et du "Petrovitch".

Vous consommez de la drogue ?

Non. Après ils ont exigé que nous disions avoir tué Nemtsov. On nous a conduits encore à un autre endroit. Même avec le sac, j’ai compris que nous étions dans un avion. On ne nous a retiré les sacs qu’à Moscou.

On vous a donné un avocat ?

Je l’ai vu pour la première fois au tribunal. C’est l’avocat qu’a donné l’enquêteur. Mais pourquoi j’aurais besoin d’un avocat si je n’ai rien fait ?

De quoi avez-vous besoin ? Peut-être quelque chose pour accomplir vos rites religieux ?

Non, ça va. Si nécessaire, je mettrai ma veste par terre pour prier. Ici, je me sens en sécurité. Mais, je vous en prie, essayez de savoir pourquoi on nous a battus comme ça et pourquoi on se retrouve en maison d’arrêt. Nous sommes innocents.

anzor goubachev

Cellule n°2, Anzor Goubachev (il a des bleus et des blessures aux mains et aux pieds. L’homme est moins bavard que son frère) :

Cela vient d’où, ces marques ?

Elles datent d’avant.

On vous a frappé ?

Je ne me plains de rien.

Ces blessures ont été notées à votre arrivée ici ?

Oui …

On vous a donné une copie de cet acte ?

Non. Parce que c’est possible ?

(Nous demandons au représentant du personnel de la prison de le lui donner. Anzor répète qu’il n’a rien à dire contre ses conditions d’emprisonnement et qu’il ne veut pas parler de ce qui s’est passé avant d’arriver à Lefortovo. Nous lui demandons quels livres religieux il lit. Il répond qu’il ne lit presque jamais. Il a quitté l’école à la fin de ses études secondaires.)

dadaiev

Cellule n°3, Zaour Dadaïev (le seul qui aurait avoué et qui a répété comme une mantra pendant l'audience qu'il aimait le prophète.)

La première chose qu’il fait est de nous montrer des traces sur son corps :

Ça, ce sont les marques des chaînes aux pieds et des menottes.

Vous en êtes sûr ?

J’ai passé deux jours comme ça et en plus avec un sac sur la tête. Je l’ai gardé, il est dans mes affaires au greffe, c’est une sorte d’étoffe de couleur jaune. (Quand nous demanderons à voir ce sac, le greffe ne le retrouvera pas dans les affaires du prisonnier.) Sans arrêt ils criaient "tu as tué Nemtsov ?" et moi je répondais que non. Au moment de mon arrestation j’étais avec un camarade, Rouslan Youssoupov, un de mes ex-subordonnés. Ils m’ont dit que si j’avouais, ils le relâcheraient. Alors j’ai avoué. J’ai pensé que comme ça, je le sauverais et que moi j’arriverais vivant à Moscou. Autrement, il me serait arrivé la même chose qu’à Chavanov. Soi-disant qu’il s’est fait exploser lui-même avec une grenade …

Comment êtes-vous au courant ?

Ici, il y a la radio. Je l’écoute. Du matin au soir on dit sur nous des choses horribles. Moi, je croyais qu’une fois amené à Moscou je pourrais dire toute la vérité au tribunal, que je ne suis pas coupable. Mais le juge ne m’a même pas donné la parole.

Il aurait fallu en faire la requête, comme le code pénal vous en donne le droit.

Je me suis battu pendant 11 ans contre des criminels, j’ai défendu les intérêts de la Russie et on ne me donne pas la parole parce que je n’ai pas eu le temps d’étudier votre code machin ? Mais où est la justice ? Pourquoi on ne met pas derrière les barreaux ceux qui sont contre la Russie, pourquoi c’est moi qu’on soupçonne et pas eux ? Qu’est-ce que je dois faire de toutes les médailles que j’ai reçues ? Je ne crains rien maintenant, ici à Lefortovo je suis traité correctement, respectueusement, et j’en suis reconnaissant. Pour l’instant je me sens ici en sécurité. Mais qui va prouver mon innocence ? Au fait, il y avait encore avec moi Ali Matiev, il pourrait témoigner, il est où ?

Nous ne sommes pas au courant des détails de l’enquête, ce n’est pas de notre compétence. Demandez aux avocats. Il est vrai que vous avez refusé celui que vous avait trouvé votre famille …

Comment ça, j’ai refusé ? Première nouvelle ! J'avais demandé à mes parentsde me trouver des avocats, mais je ne vois rien venir. Le 28 février (soit quelques heures après le meurtre) est paru l’oukaze qui me licenciait des forces de police : en une semaine je suis passé du statut de héros à celui de dangereux criminel !

poutine kadyrov

"... et après ils diront qu'ils l'ont tué à cause de Charlie Hebdo."

"Putain de bonne idée ! S'ils avalent ça, je te donne la légion d'honneur !"

Cette version cousue de fil blanc menaçant de craquer aux coutures, il faut donc s’attendre à de nouveaux rebondissements. Il y en a déjà un, livré ici par le site de l’opposition tchétchène qui résume une information de la Novaïa Gazeta :

http://cars-drive.livejournal.com/872349.html

ishot-17

Il existe réellement une liste noire sur laquelle figurent, en plus du nom de Nemtsov, ceux d’Alexeï Vénédiktov (le rédacteur en chef d’Echo de Moscou), de Mikhaïl Khodorkovsky et vraisemblablement de Xénia Sobtchak. Sur chacune de ces cibles travaillent au minimum deux groupes de killers tchétchènes. L’organisateur est un certain Rouslan et il a grade de capitaine. C’est lui qu’on est allé interroger lundi à Grozny. Il est bien connu de Poutine car, et c’est Navalny qui révèle son nom dans un tweet, il s’appellerait Rouslan Gueremeïev, son oncle est le sénateur Souleïman Gueremeïev et il est également un proche parent de Delimkhanov, député à la Douma et exécuteur des basses œuvres de Kadyrov. Les fils remonteraient ainsi jusqu’au cœur du parlement et du conseil de la fédération. Mais il semblerait que cette fois-ci le FSB et le MVD en aient plus qu’assez de ces Tchétchènes au cœur des organes législatifs russes qui commencent à vouloir régner en maîtres à Moscou.

Bon, c’est une version, je ne dis pas qu’elle est la bonne, d’autant plus qu’elle n’explique pas le motif du meurtre, ni les circonstances étranges de son déroulement. Bref, la suite au prochain numéro …

A Moscou est apparue hier une nouvelle affiche dénonçant l'opposition qui "sème la haine et crée une atmosphère d'intolérance". Comme la dernière fois, elle est accrochée à un immeuble qui fait face aux bureaux de la radio Echo de Moscou. Nemtsov n'y figure plus ...

intolérance

A force de tirer la Russie vers le bas, il n'est pas impossible que le premier de cordée y parvienne :

bateliers