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Ludmila Savtchouk, qui a été employée deux mois à l’usine de trolls de Saint Petersbourg, est désormais en procès avec ses ex-employeurs. Elle a déposé plainte contre eux sous le prétexte que son dernier mois de salaire ne lui a pas été payé, mais elle révèle aujourd’hui dans une interview à Novaïa Gazeta le but réel de sa démarche.

http://www.novayagazeta.ru/politics/68627.html

(Note personnelle : même après avoir traduit cet article, je suis incapable de dire si cette Ludmila Savtchouk est sincère.)

Lors de notre enquête parue en mars vous aviez répondu à nos questions avec une certaine retenue et sous couvert de l’anonymat, mais aujourd’hui vous révélez votre nom et intentez même un procès. Qu’est-ce qui a changé depuis lors ?

Avec mes amis et les collègues de notre mouvement nous avons pris la décision suivante : comme nous sommes de plus en plus nombreux et que la situation devient de plus en plus sérieuse, nous allons tout révéler. D’abord pour donner l’exemple à ceux qui travaillent encore là-bas ou viennent d’en partir et ensuite pour faire comprendre à la société qu’il est temps de parler de ce problème.

Vous dites que vous êtes nombreux, vous n’êtes donc pas la seule à être partie ?

Non et j’en connais personnellement beaucoup qui travaillaient en même temps que moi à l’usine des trolls et l’ont quittée. Ils interviendront en tant que témoins lors du procès.

On pourrait penser que vous êtes motivée par un sentiment de vengeance : vous aviez trouvé un emploi bien payé (40.000 roubles par mois), vous avez été renvoyée au bout de deux mois pour avoir enfreint la loi du silence et on ne vous a pas payé votre dernier mois de salaire.

Ce n’est pas le cas, c’est juste ce que voudraient faire croire les trolls qui mènent actuellement une campagne pour me discréditer. Je n’ai pas besoin de cet argent et je ne m’attends pas à le récupérer. Si telle avait été ma motivation, je travaillerais encore dans cette fabrique du mensonge. Je risque maintenant ma sécurité, ma santé et ma vie car mes ex-employeurs sont des gens extrêmement dangereux. Je n’ai qu’un objectif : révéler la vérité.

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C’est donc dans ce but que vous aviez postulé à cet emploi ?

Exactement. Je n’étais pas guidée par des convictions, je voulais faire acte de diversion. Quand je suis tombée sur leur annonce en décembre, j’en ai parlé à mes amis qui m’ont conseillé d’intégrer l’usine de trolling pour l’étudier de l’intérieur afin de comprendre comment la combattre. J’y suis entrée le 2 janvier et j’ai tout de suite commencé à réunir des informations en copiant des documents et en observant tout ce que je pouvais. J’ai été journaliste free-lance pendant dix ans, j’ai donc une certaine expérience dans ce domaine. Je sais que d’autres journalistes ont essayé comme moi de pénétrer à l’intérieur, la différence, c’est que j’ai pu m’y maintenir pendant deux mois en jouant mon rôle de troll. Et c’était intéressant, mais j’étais perpétuellement en état de choc de voir le nombre de gens impliqués dans ces falsifications à grande échelle. J’avais même parfois du mal à reprendre mes esprits.

Combien de personnes travaillent là-bas ? Que font-ils exactement ? Parlez-nous de la structure de cet organisme. 

Il y a à peu près 400 employés. L’immeuble de la rue Savouchkina compte trois étages, de longs couloirs, de nombreuses pièces. Je n’ai pas pu toutes les voir, mais d’après mes observations, les trolls travaillent sur tous les réseaux sociaux. Pour moi, c’était « Jivoï Journal », pour d’autres ça pouvait être les commentaires sur les articles des médias, la création de fakes, le montage de clips sur Youtube, des dessins à charge. Une véritable et gigantesque usine à mensonges.

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Mais qui sont ces trolls ? Ils ont quel âge en moyenne, ont-ils fait des études et quelle est leur position sociale ?

Essentiellement ce sont des jeunes. Moi qui ai 34 ans, j’étais une exception. Surtout des étudiants, en cours d’études ou jeunes diplômés. Vue de l’extérieur, l’usine ressemble d’ailleurs tout à fait à un institut universitaire privé.

Ils viennent là-bas juste pour l’argent ? Ont-ils au moins conscience de faire quelque chose qui n’est pas tout à fait honnête ?

Ils ont la conscience en repos, comme des écoliers dociles qui obéissent à leur maître.

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Ils n’ont donc aucune qualité morale ?

Je ne peux pas les condamner, je crois qu’ils ne se rendent pas vraiment compte de ce qu’ils font. De plus, pour certains d’entre eux, cet emploi a été le seul qu’ils aient pu trouver. Il n’était pas recommandé que nous parlions entre nous, mais j’ai pu converser tout de même avec quelques uns et j’ai constaté qu’ils ne pensaient pas du tout ce qu’ils écrivaient, parce qu’ils ne pensent pas. Tout simplement.

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Chaque jour vous receviez de nouvelles instructions par écrit ?

Cela dépendait des services. Dans celui où j’étais, on nous donnait chaque matin la liste des choses à faire sur les blogs : qui glorifier, qui mettre plus bas que terre et quelles idées injecter dans la tête des lecteurs. Ceux qui étaient chargés de commenter les articles de presse ne recevaient que des instructions orales, on leur annonçait : «  la thèse d’aujourd’hui est la suivante » et ils n’avaient plus qu’à la recopier sans fin dans tous les médias.

Vous étiez constamment surveillés ? Par des caméras, des gardes ?

Au point même que je me demandais s’il n’y avait pas aussi des caméras dans les toilettes. Portes fermées en permanence, rideaux tirés et interdiction absolue de les ouvrir au cas où quelqu’un essaierait de voir quelque chose de l’extérieur. Pas le droit d’utiliser son téléphone. C’est grâce aux caméras qu’ils ont su ce que je faisais.

Vous avez été découverte tout de suite après l’article paru à votre sujet dans les médias ?

Oui. Je suis arrivée le 11 mars au travail et j’ai compris tout de suite que je ferais mieux de prendre la fuite. Tout le monde était en émoi, les gens se disaient les uns aux autres « c’est une catastrophe, quelqu’un a parlé de ce qu’on faisait ! » Une sorte de contrôleur nous a été présenté. La jeune fille assise en face de moi avait déjà reçu les instructions du jour : écrire des horreurs sur l’article en question. Et elle rédigeait ses commentaires, tout en se lamentant : « Nous sommes découverts … » et je lui répondais en hochant la tête : « oui, quel malheur ! » Deux heures plus tard, j’ai été convoquée par la direction qui venait de découvrir que j’étais l’auteur de ces fuites. Il y avait beaucoup de monde dans la pièce, chacun jurait à qui mieux mieux.

Ils ont essayé de vous faire peur, ils vous ont menacée ?

Non, non, rien de tel ! (Elle rit) Ils étaient seulement en colère : « Toi, une mère avec deux enfants, comment as-tu pu ? Tu n’as donc pas besoin d’argent ? » C’est qu’ils sont vraiment convaincus que l’être humain est prêt à faire n’importe quoi pour de l’argent ! J’ai couru à mon bureau, attrapé mon sac, enfilé mes bottes à toute vitesse, pris mon manteau et j’ai couru vers la sortie. Arrivée chez moi, j’ai immédiatement téléphoné à des amis et à des journalistes pour révéler ce qui s’était passé. J’ai peur, parce qu’ils connaissent tout de moi : mon adresse, le numéro de mon passeport, combien j’ai d’enfants. Mes amis ont pris des mesures pour me protéger.

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Quand avez-vous compris pour qui travaillent ces trolls ?

Dès le début. J’avais appris grâce à certains articles parus dans la presse que le patron était Evgueny Prigojine (cuisinier personnel de Poutine et membre de la mafia poutinienne ). Et n’importe quel troll le saurait, s’il faisait des recherches sur Internet.

Vous comprenez bien sûr qu’il vous sera difficile de prouver quoi que ce soit devant le tribunal ?

Le plus important pour moi, c’est qu’on parle le plus possible de cette usine de trolls. J’y suis déjà parvenue en intentant ce procès. Qu’importe si certains ne comprennent pas mon geste, au moins un plus grand nombre de gens auront appris ce que font ces fabricants de mensonges.

Vous pensez qu’ils se présenteront devant le tribunal ?

En tout cas, nous l’espérons. Dans le cas contraire, ils devront répondre aux questions de la presse et expliquer leur refus. Ce sera déjà un succès. Mon but et celui de notre mouvement, c’est d’obtenir la fermeture de cette usine de trolls. Nous ferons tout pour cela.

Derrnière nouvelle, qui n'a rien d'étonnant : La première audience du procès intenté par Ludmila Savtchouk contre l’usine de trolls devait se tenir hier au tribunal du quartier Petrogradsky de Saint Petersbourg. Aucun représentant de la fabrique du mensonge ne s’étant présenté, l’audience est  reportée au 23 juin. http://www.novayagazeta.ru/news/1694223.html

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Je mens contre du fric