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27 août, Pavel Kanyguine, le journaliste de Novaïa Gazeta, se rend dans un village de l’oblast de Kirov où habitent les parents d’Alexandre Alexandrov, le militaire du GRU capturé par les Ukrainiens. 

http://www.novayagazeta.ru/society/69819.html

Ils l’accueillent avec agressivité, l’accusent de travailler pour l’Ukraine et les USA, menacent de lâcher leur chien sur lui.

« Vous êtes un traître, on n’a rien à vous dire. Vous n’arrêtez pas d’écrire des articles sur lui, c’est à cause de ça qu’il est toujours là-bas ! Comment osez-vous seulement venir nous voir ? Vous aussi vous l’avez sans doute torturé … » Tout de même curieux d’avoir des nouvelles de leurs fils, ils se calment un peu et laissent entrer le journaliste. « Mais vous l’avez vraiment vu ? Comment va sa jambe ? Ils continuent à le torturer ? » Le père, Anatoly, marmonne : « On a tort, j’aurais dû appeler le FSB, en tout cas j’ai recopié votre nom et votre adresse. Vous travaillez pour les ennemis, la preuve, c’est qu’ils vous autorisent à lui rendre visite … »

Kanyguine demande si eux-mêmes ont reçu des visites, chaines de télé ou officiels, comme par exemple Nikita Bielikh, le gouverneur de l’oblast ou ses représentants. « Nous sommes de petites gens, que viendraient faire chez nous des messieurs importants, ils ne peuvent pas descendre jusqu’à nous. On n’a pas assez d’argent pour qu’ils s’intéressent à nous ! » Kanyguine s’étonne que personne ne soit venu. Le père : « Au début, si, vous savez ceux-là (il pose deux doigts sur son épaule pour évoquer des galons de militaires) mais personne n’a besoin de nous, on gagne tellement peu, ils ne vont quand même pas se déranger pour nous, vous êtes drôle, vous ! »

Le journaliste remarque que le père sort un dictaphone et le met en marche (il l'éteindra au bout d'une heure), il se demande s’il leur appartient ou si ON leur a demandé d’enregistrer toute conversation avec un visiteur suspect. Le père, sur un ton rogue : « Ben quoi, vous m’enregistrez peut-être pas, vous, avec votre micro-espion, pour vos amis de Washington ? » Le journaliste s’en défend, il n’a que son téléphone. « C’est ça, on va vous croire ! »

Zinaïda, la mère : « Je refuse de parler de Sacha. Je pense qu’ils lui ont injecté des drogues, c’est pour ça qu’il vous a dit toutes ces choses. On voit les traces des tortures sur son corps ? » Kanyguine explique qu’il est correctement traité, qu’il ne se plaint de rien, qu’il a un téléviseur dans sa cellule et qu’il est content quand il reçoit sa visite. Le père : « Tu parles qu’il est content ! Ils l’ont spécialement séparé d’Eroféïev, il est tout seul, même la visite du diable ferait plaisir dans ces cas-là … » La mère : « Je sais qu’ils font pression sur lui pour qu’il parle … »

Le journaliste lui rappelle que leur fils a tout avoué dès qu’il a été capturé. La mère : « Mais c’est qu’autrement ils l’auraient tué, il a voulu sauver sa vie ! Et maintenant ils veulent l’obliger à tout répéter quand il passera devant le tribunal. Mais qu’est-ce qui va lui arriver après, il pourra revenir en Russie ? Je voudrais qu’il revienne, mais pas qu’il perde son honneur ! » Le père : « Qu’il parle ou pas, ça ne changera rien. Les messieurs importants l’ont mis dans une situation impossible, et nous aussi, par le fait. »

Kanyguine leur demande si Sacha leur avait dit qu’il partait dans le Donbass. La mère : « Pourquoi, il aurait dû ? Vous racontez tout à votre mère, vous ? A votre avis, ils vont le libérer quand ? » Le journaliste répond qu’il faut attendre le procès, qu’on parle d’une peine de 20 ans et leur demande s’ils n’ont pas envie de lui rendre visite. La mère : « Je ne sais pas … Si j’y vais, je pourrai repartir avec lui ? Même en Tchétchénie, on rendait les fils à leurs mères ! Et si le SBU m’arrêtait là-bas, pour pouvoir ensuite faire pression sur lui ? Peut-être que c’est vous qui voulez m’attirer là-bas, et après je serai aux mains de Secteur Droit ! Ah, je ne sais plus en qui faire confiance ! On parle d’un échange …  Avec ce Sentsov, là, qui vient d’en prendre pour 20 ans, ou avec cette Savtchenko, hein, pourquoi pas ? La Russie n’a rien à faire d’elle, mais c’est les Ukrainiens qui ne veulent pas faire d’échange, je l’ai entendu à la télé. »

Anatoly : « Tous ça, c’est les grands messieurs qui jouent avec la vie des autres, les petites gens, on peut les écraser et les jeter après. La Vassilieva, elle est libre maintenant, et nos deux gars, eux, ils sont en prison ! » Zinaïda : « Tu en dis trop, fais attention … »

Kanyguine leur propose de regarder les vidéos qu’il a faites de leur fils, dont celle où il regrette de ne pouvoir être là pour l’anniversaire de son père. C’est après cela que la mère, pour la première fois, demande si elle pourrait enregistrer un message vidéo que le journaliste transmettrait à son fils. (Les parents semblent moins méfiants, ils invitent le journaliste à manger des pelmeni.)

https://www.youtube.com/watch?v=F5cOKbXk7E4

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Je résume : « Tout va bien pour nous, on a récolté les pommes de terre, les pommes seront bientôt mûres, on t’attend, on espère, on y croit. On soutient Katia, on l’aide comme on peut. Le plus important, c’est que tu reviennes bientôt dans la patrie. On va à l’église, on prie. Bien sûr que j’aimerais venir, mais c’est impossible. »

Le journaliste propose d’intervenir auprès de l’avocat pour qu’il en fasse la demande aux Ukrainiens. Le père : « Non, on ne veut pas parler de ça. » La mère poursuit : « Tout le village te transmet le bonjour. J’ai été un peu rude au début avec Pacha (le journaliste), mais je me suis calmée. C’est peut-être quelqu’un de bien, je ne sais pas … » Le père : « Personne ne sait ce qu’il va écrire après et comment il va transformer tout ce qu’on a dit … »

A la fin de la séquence, le père répète que les petites gens sont impuissants, que ce sont les grands messieurs qui décident, que la guerre n’est pas une bonne chose, mais que les gens comme eux qui n’ont pas d’argent ne peuvent décider de rien, qu’il faudrait que les deux armées s’éloignent l’une de l’autre. La mère lui coupe la parole : « Attention à ce que tu dis, ne parle pas trop ! » Le père continue : « Et alors, tout le monde se mettrait à la table des négociations et les problèmes seraient résolus. En tout cas, Sacha, sois prudent : tout ce que tu dis peut être utilisé à ton avantage ou contre toi. Réfléchis cent fois avant de parler. Je compte sur toi. » La mère : « Quand j’aurai fini au potager, je retournerai voir Katia. Reste prudent. Je voudrais que tu reviennes le plus vite possible à la maison … »

Kanyguine arrive à Kiev le 1er septembre, il ne reçoit du SBU l’autorisation de montrer la vidéo à Alexandre que le 3 septembre.

https://www.youtube.com/watch?v=KwI6S-GiwB4

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Je résume : Alexandre Alexandrov salue ses parents, les remercie, confirme qu’il n’est pas torturé et qu’il est correctement traité, qu’il se promène dans la cour avec des béquilles, que le consul russe lui a apporté un téléviseur, qu’il emprunte des livres à la bibliothèque et lit beaucoup, que Katia, sa femme, lui manque énormément.

Le 5 septembre, Pavel Kanyguine revient dans le village des parents, il est presqu’aussi mal accueilli que la première fois. La mère s’étonne que lui, un Russe, puisse se rendre si facilement en Ukraine, il doit certainement avoir partie liée avec le Secteur Droit. Le père s’approche de la voiture et note le numéro de la plaque d’immatriculation. Ils sont convaincus que toute cette histoire est un piège monté par le SBU et la CIA. Jusqu’au moment où le journaliste leur montre la vidéo de leur fils …

https://www.youtube.com/watch?v=CwyFMaBJIx8

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Les parents sont émus. Juste avant le départ, le père dit : « On continuera à l’attendre et à l’aimer, quoiqu’il décide, c’est notre fils.» La mère ajoute : « Si vous publiez ça, peut-être que ça nous aidera tous … ? »

Quand Pavel Kanyguine quitte le village, il remarque une voiture qui le suivra jusqu’à l’aéroport …