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L’assemblée législative de l’oblast de Pskov a mis aujourd’hui en discussion le projet de priver de son mandat le député Lev Schlossberg (Parti Iabloko) sur proposition des députés des partis Russie Unie, PC, LPDR (Jirinovsky) et Russie Juste.

Lev Schlossberg est l’un des fondateurs de la Gazette du gouvernorat de Pskov, devenu célèbre pour avoir fait paraître un article sur les circonstances de la mort des militaires russes dans le Donbass en 2014, à la suite de quoi il fut violemment agressé par des inconnus, lesquels n’ont jamais été retrouvés.

Avec Pavel Kanyguine, Timour Olevsky et d’autres journalistes, il a contesté en justice l’oukaze présidentiel interdisant de publier des données sur les pertes de l’armée russe en temps de paix. Le tribunal a rejeté leur plainte.

Par ailleurs, la Gazette du gouvernorat de Pskov est la seule publication de la région qui a évoqué l’implication d’Andreï Tourtchak, le gouverneur de l’oblast de Pskov, dans la tentative d’assassinat du journaliste Oleg Kachine.

Interview donnée par Lev Schlossberg, à la veille du vote, aux journalistes de Radio Svoboda Claire Bigg et Lioubov Tchijova. 

http://www.svoboda.org/content/article/27264834.html

Qu’est-ce qui a provoqué cette décision de vouloir vous priver de votre mandat ? Quelle est la goutte qui a fait déborder le vase ?

Je pense que c’est moi-même qui l’ai versée en contestant cet été devant un tribunal la décision de la procurature de mettre l’organisation non commerciale Renaissance, dont je suis le fondateur, sur la liste des agents de l’étranger. Je suis désormais accusé d’avoir enfreint la loi, car un député n’aurait pas le droit de défendre devant un tribunal les intérêts d’une organisation qu’il a créée ! Cette accusation absurde n’a pour origine que mes conflits permanents avec les députés de Russie Unie et le fait que j’ai évoqué l’implication de Tourtchak dans l’affaire Kachine. Il est évident qu’ils ont lancé leurs chiens contre moi à la demande de la procurature.

Qu’est-ce qui vous le fait penser ?

Regardez la chronologie : le 16 juillet, le tribunal décide que je n’ai pas le droit de représenter  les intérêts de Renaissance. La procurature ne réagit pas pendant deux mois. Le 10 septembre, un article de mon journal expose les faits qui mettent en lumière l‘implication de Tourtchak dans l’agression contre Kachine et laissent entendre qu’il en est le commanditaire. Le 15 septembre, le procureur de l’oblast envoie une lettre à l’assemblée législative demandant que soit votée ma destitution, soit deux jours après les élections municipales à Pskov, car j’ai transgressé un interdit en parlant de ce dont tous les utilisateurs d’internet de la région sont pourtant au courant. Cette unique publication non-électronique donnait une plus grande publicité à l’affaire, ce que n’a pu supporter le gouverneur.

Ce n’est pas la première fois que je suis entré en conflit avec lui. Souvenez-vous de cette loi inique qui empêche les étrangers d’adopter des enfants russes que les Russes eux-mêmes ne veulent pas adopter. En 2012, j’avais obtenu que l’assemblée de l’oblast ne vote pas son accord. Le vote a été annulé en l’espace d’une heure à la demande du gouverneur qui a exigé un 2ème vote. Lequel a correspondu à ses attentes, à celles de Russie Unie et aux exigences de Moscou.

Inutile de rappeler les articles de mon journal sur l’annexion armée de la Crimée, la présence de militaires russes dans le Donbass et leur mort sur une terre étrangère. Vous parler de l’élection du gouverneur l’année dernière ? Sur les 157 voix nécessaires, il m’en a manqué 8 pour me présenter. Les députés auxquels je demandais de m’accorder leur signature me répondaient invariablement : « Si je fais ça, je ne sais pas ce qui risque de m’arriver. J’ai peur, tu comprends. » Toutchak leur avait interdit de me soutenir. Je l’ai d’ailleurs traité en public de lâche, je pense qu’il n’a jamais pu l’oublier.

Mon parti continue quand même à être représenté à la douma de la région, nous avons 17 députés depuis l’élection du 13 septembre. C’est moins qu’on ne l’espérait, mais nous y sommes parvenus. De nouvelles élections se profilent l’année prochaine, et manifestement les séides du gouverneur ont pensé qu’il était temps de se débarrasser de moi.

Mais pourquoi maintenant, alors que les soupçons qui pèsent sur Tourtchak devraient le pousser à adopter une attitude plus prudente et à ne pas faire de vagues ?

Tout le monde me pose cette question et je n’ai qu’une réponse : demandez-le lui. Je crois que son clan est composé de gens assez obtus et pas très professionnels. Ils ne comprennent pas qu’il se discrédite encore plus en demandant qu’on me prive de mon mandat. Mais ils en sont à un tel niveau de haine à mon égard qu’ils n’ont pu résister à la tentation.

Vous avez déclaré que l’entourage de Toutchak était animé de sentiments antisémites, cela a-t-il joué un rôle ?

J’en ai parlé lors d’une interview que j’avais donnée à Meduza, je n’avais jamais abordé cette question avant. Les conseillers de Tourtchak sont des antisémites déclarés, et depuis longtemps. Ce sont des gens peu cultivés, pour qui les valeurs de respect et d’humanisme sont des choses étrangères. Ce sont des racistes, mais je suis convaincu que ce n’est pas la raison essentielle des attaques qu’ils portent contre moi, c’est juste un élément de plus. Ils n’y peuvent rien, c’est en eux depuis toujours …

Vous avez été victime d’une agression il y a un an. Avez-vous une idée de qui a pu en être le commanditaire ?

L’enquête est au point mort. On ne soupçonne personne. Quand on me demande si Tourtchak est mêlé à l’affaire, je réponds que non, car il se représentait alors aux élections et cela aurait été risqué. Mais étant donné le niveau d’intelligence de son équipe, je ne peux rien exclure. De même que je ne peux rien prouver. Et il faut se souvenir qu’entre le 25 et le 29 septembre 2014, d’autres journalistes que moi (travaillant pour Dojd’, Fontanka, Novaïa Gazeta, Reuters et Roussky Telegraphe) ont été agressés pour avoir évoqué la mort des militaires russes dans le Donbass. Ça a été plus violent avec moi, puisque je me suis retrouvé à l’hôpital, mais je pense que Tourtchak n’y est pour rien.

Vous n’avez pas peur après ça de continuer à critiquer le pouvoir ?

Un homme politique n’a pas le droit d’avoir peur. Il doit juste travailler. S’il prend peur, il démoralise la société. Les citoyens replient alors leurs ailes et se disent : « Si celui-là a la frousse, qu’est-ce que je peux faire, moi qui ne suis  qu’un homme de la rue ? » Alors je refuse d’avoir peur. Parce qu’avoir peur, c’est perdre.

Mais vous n’êtes pas qu’un homme politique, vous avez une famille …

Oui, tous les hommes politiques sont des êtres humains … Mais que faire ? Il faut bien se battre pour son pays ! Nous avons envie d’avoir une Russie libre et démocratique, avec une société civile agissante et un état puissant. Puissant non dans le sens qu’il doive faire peur, mais capable de protéger ses citoyens et de défendre leurs droits. Une Russie avec des élections libres, des tribunaux indépendants, un parlement honnête qui reflète les aspirations de la population et un gouvernement démocratique et transparent. C’est pour cela que nous luttons. Et on ne peut pas se battre dans la clandestinité, il faut le faire ouvertement. Notre pays est actuellement très malade, qui sait ce qu’il adviendra de lui si l’on ne se bat pas pour le sauver ?

Qu’attendez-vous du vote de jeudi ?

Je n’en attends rien. Ce sera un vote secret. Je serai bien sûr présent, comme je l’ai été à toutes les sessions, je dirai combien est illégale et honteuse cette décision de me priver de mon mandat de député. Chacun des 43 autres députés de notre assemblée législative a reçu une lettre où j’ai expliqué ma position. J’espère qu’ils la liront et qu’au moins quelques uns d'entre eux comprendront que je suis dans mon bon droit. Si la majorité vote pour que mon mandat me soit retiré, j’irai devant les tribunaux. Que peut faire d’autre un homme civilisé ?

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41 des 44 députés ont voté la privation de mandat. 

http://www.novayagazeta.ru/news/1696742.html

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Au cours de la discussion, qui fut une mise à mort, le jirinovskien Makartchenko l’a traité de porte-parole du département d’état américain, de menteur qui, en inventant la mort de soldats russes dans le Donbass, a porté préjudice aux militaires de l’oblast de Pskov. « Qu’il aille discourir sur les chaines de télé ukrainiennes et rencontrer des diplomates étrangers ! Et puis, qu’est-ce qu’il fiche chez nous ? Qu’il aille donc vivre en Ukraine ! »

Le député de Russie Unie et en même temps acteur Sévastianov, tellement borné qu’il ne s’est pas rendu compte que dans son monologue de fou-furieux il confirmait la mort de soldats russes en Ukraine: « On n’a pas le droit de douter de la Russie, il faut croire en elle. La foi en ceux qui ont donné leur vie pour la patrie, voici le fondement sur lequel est bâtie la Russie. Quelle honte d’aller photographier des tombes sur lesquelles pleurent des mères

Un autre député encore : « Votre cœur ne bat pas au rythme des nôtres, vous êtes ici un corps étranger ! »

Lev Schlossberg remercie les deux autres députés qui, avec lui, ont voté contre sa destitution : https://www.youtube.com/watch?v=D7mH6edLxRA

"Certains m'assuraient, il y quelques jours encore, qu'ils s'opposeraient pas leur vote à cette décision venue d'en haut, mais beaucoup ont subi d'innombrables pressions, qui sont parfois allées jusqu'aux menaces. Dès lundi, je dépose plainte auprès du tribunal : élu par le peuple, je suis démis de mon mandat pour des raisons politiques en toute illégalité."

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