Résumé de l’épisode précédent 

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Aucun témoin considéré par l’accusation comme victime de Nadia Savtchenko n’a, jusqu’à hier, été présent physiquement dans la salle du tribunal. Les procès verbaux de leurs interrogatoires par l’enquêteur Manchine sont identiques à la virgule près.

Il s’agit de réfugiés ukrainiens qui résident désormais à Voronèj, Moscou ou Saint Petersbourg. Selon les lois russes, leur nationalité ukrainienne ne les autorise pas à déposer devant un tribunal russe pour un crime commis hors du territoire russe par un inculpé non-russe. Le tribunal a cependant refusé  de satisfaire à la requête des avocats de Nadia Savtchenko qui demandaient à les exclure de la liste des victimes. (Dans un autre pays, cette infraction au droit permettrait à la défense de demander l’annulation du jugement une fois le verdict énoncé.)

Les avocats ont demandé d’organiser une reconstitution permettant de savoir si quelqu’un muni de jumelles peut, à une distance de 2 kms, distinguer entre un civil et un homme armé. Refusé.

Les avocats de la défense auraient souhaité produire une carte indiquant précisément où se sont déroulés les faits incriminés, par souci de clarté. Cela leur a été refusé, car la carte en question figure dans le dossier d’accusation. Une carte Google, alors ? Le tribunal n’en a pas vu la nécessité. Ce qui oblige les intervenants à s’exprimer un peu de cette manière : « Il s’agit de tel point qui est en gros à 800 mètres de l’endroit où il y a le bosquet à partir duquel, venant de telle direction, sont arrivés les civils qui voulaient atteindre le poste de contrôle situé à tant de distance du village de Metallist. »

Au moment où le spectacle a été interrompu hier, la défense constatait que le témoignage de Guennady Talalaïev (toujours en visioconférence) révélait la présence d’une vingtaine d’hommes armés au block-post de Metallist, les témoins précédents ne se souvenaient que d’un seul. (Ce "détail" a son importance puisque, selon l'accusation, Nadia Savtchenko a corrigé le tir contre "des personnes civiles que rien ne permettait de confondre avec des hommes armés".)

La dernière question de la défense au témoin était : « Il était manuscrit ou imprimé, votre procès-verbal ? Puisque votre signature est sur un document imprimé, Manchine est donc venu chez vous avec une imprimante ? »

Aurons-nous aujourd’hui la réponse à cette question ? Les 16 heures qui se sont écoulées auront-elles permis aux juges de Saint Petersbourg de travailler comme il convient Talalaïev ?

***

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Seuls Novikov et Polozov sont présents, Feygin a dû s’envoler pour Moscou pour défendre un autre client. Surprenant reproche du juge aux avocats à l’ouverture de l’audience : « Votre travail est de défendre l’accusée, pas d’aller donner des interviews à gauche et à droite et de vous répandre sur les réseaux sociaux ! » Polozov : « Votre Honneur, la défense décide elle-même de ce qu’elle a à faire. »

La visioconférence reprend avec Saint Petersbourg, le son est toujours aussi mauvais. A la question qui était restée sans réponse hier, Talalaïev répond ainsi : « Non, il n’avait pas d’imprimante avec lui. Mais il est revenu chez moi et j'ai signé le procès verbal les deux fois.»

Aujourd’hui, Talalaïev ne parle plus de "20 ou 25 hommes armés", mais seulement d’une quinzaine. Novikov lui demande où ils étaient précisément. « Derrière la ligne du block-post, là où il y avait des voitures. »

C’est maintenant au tour d'Elena Talalaïeva, épouse du précédent. Le procureur l’interroge sur les dégâts causés à son appartement puis sur la journée du 17 juin 2014. Elle raconte comment elle, sa famille et ses voisins se sont cachés dans la cave de l’immeuble toute la nuit pendant le bombardement, leur départ en direction de Lougansk et ce qu’elle a vu, une fois arrivée au block-post de Metallist. Elle est incapable de se souvenir s’il y avait ou non des séparatistes en armes, elle n’a pas vu d’homme avec une caméra, elle ne se souvient d’ailleurs plus comment elle était elle-même habillée. Novikov : « Comment s’est déroulé votre interrogatoire à domicile par l’enquêteur ? Quand vous avez entendu hier la lecture du procès verbal de votre mari, vous n’avez pas eu l’impression que c’était exactement les mêmes phrases qui figuraient sur votre propre procès verbal ? »

Le juge et le procureur, en un bel ensemble, lui coupent la parole, car ce sont des "questions de nature provocatrice". Novikov lit à Talalaïeva un extrait de ses déclarations à l’enquêteur : «  "Après le coup d’état militaire à Kiev, une junte nationaliste s’est emparée du pouvoir, les droits des russophones, etc …" Reconnaissez-vous vos paroles ? » Talalaïeva : « Je n’ai jamais dit ça. » Novikov : « Vous avez lu votre procès verbal avant de le signer ? » Talalaïeva : Oui. » Novikov : « Et ces mots-là y figuraient ? » Talaieva : « Oui. »

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Intervention en ukrainien de Nadia Savtchenko : "Respecté tribunal, je voudrais faire une remarque au procureur : il ne se lève pas quand il s'adresse aux victimes, mes avocats le font, eux !"

Novikov demande à nouveau que la video filmée par Denissov soit montrée au témoin. Talalaïeva est d'accord. Le tribunal refuse, car il n'en voit pas la nécessité pour l'instant. 

Ayant constaté des différences dans son témoignage d’aujourd’hui, dans lequel elle semble ne pas se souvenir de certains détails, et le procès verbal d’avril 2015, dans lequel elle les mentionne, Novikov demande l’autorisation de lire le procès verbal. Sa demande est acceptée.

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Dans ce passage, elle affirmait avoir vu, sur le pied détaché d'un cadavre gisant sur la chaussée, une chaussure de civil. Dans sa déposition d'aujourd'hui, tout ce dont elle se souvient, c'est que la chaussure était de couleur sombre et certainement pas celle d'un militaire. "Pourriez-vous dire ce qui  distingue une chaussure de militaire d'une chaussure de civil ?" lui demande Novikov. Elle répond qu'elle ne sait pas. Novikov constate que dans le procès verbal d'avril 2015, elle se souvenait qu'elle portait le 17 juin 2014 une robe aux couleurs vives. "C'est bien le cas ?" demande Novikov. Talalaïeva : "Je n'ai pas pu dire ça, puisque je n'en ai aucun souvenir.

Novikov lui demande si elle est ukrainienne. Elle répond que oui. Il réitère sa demande de l’exclure de la liste des victimes. Refus habituel du tribunal. Le 3ème témoin de la matinée, Victoria, fille des deux précédents, est absente. Interruption de l'audience pour le déjeuner.

L’audience reprend avec une visioconférence depuis le tribunal de Voronèj. Il s’y trouve cinq témoins, le premier s’appelle Sergueï Bobrov. Il répond d'abord aux questions du procureur. Il déclare que le 23 juin une femme, qui s’est présentée à lui comme s’appelant Nadia, faisait du stop au bord de la route et qu’il l’a fait monter dans sa voiture. Au bout de 15 minutes, quelqu’un de la police de la route l’a arrêté parce qu'il n'avait pas attaché sa ceinture. « Il nous a demandé nos papiers, Roudenko qui était dans la voiture avec moi a montré les siens, mais Nadejda a dit qu’elle n’en avait pas. Elle est descendue de voiture à la demande de l'inspecteur et nous, nous avons continué notre route. Qui elle était, je ne l’ai appris que plus tard, quand ils ont parlé d’elle à la télé. »

« Comment était-elle habillée ? » demande le procureur. Quand Bobrov répond « en tenue de camouflage », Nadia dans l’aquarium se prend la tête à deux mains et rigole.

Novikov interroge Bobrov : « Avez-vous déjà fait l'objet d'une condamnation ? » Le tribunal supprime la question. « Vous travaillez pour les services secrets ? » Le tribunal supprime la question. « Novikov la reformule : « Etes-vous un collaborateur des organes d’état ? » Le tribunal supprime la question. Novikov : « Vous utilisiez quel numéro de téléphone ce jour-là ? » Le tribunal supprime la question. « Quels ont été les mots exacts de Nadia Savtchenko quand elle s’est adressée à vous ? Elle voulait que vous la conduisiez au village le plus proche ? » « Euh oui … » répond Bobrov. Novikov demande alors qu’on lise son procès-verbal. Le tribunal accepte.

Le témoin suivant est Sergueï Roudenko, l'ami de Bobrov. Sa déposition est identique à celle de Bobrov. Savtchenko lui pose quelques question afin de confirmer ses soupçons : ces deux-là faisaient partie des gens qui l'ont enlevée le 23 juin, comme elle le déclarait le 29 septembre devant ce même tribunal.

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(Deux Serge, dont l'un comprenait mieux l'ukrainien que l'autre.)

Novikov demande qu'on lise le procès verbal de Roudenko. Le tribunal accepte. C'est un copier-coller de celui de Bobrov.

Le témoin suivant est Alexeï Tertychnikov, de la police routière du district de Kantemirovka, oblast de Voronèj, c’est lui qui est censé avoir arrêté la voiture où se trouvait Nadia Savtchenko.

« Quand cette femme s’est présentée comme ukrainienne, ça m’a paru bizarre. Elle disait vouloir se rendre à la gare. J’ai prévenu mes supérieurs. Un agent du FSB, Potchetchouïev, est arrivé et je lui ai remis Nadia Savtchenko. Elle portait une tenue de camouflage sans marques distinctives.»

Novikov : « Il y avait d'autres agents du FSB que celui-là ? » « Non, il était seul. » répond le policier. « Vous avez cherché à savoir comment elle était arrivée en Russie ? » « Non, je me suis juste enquis de son identité. »

Novikov insiste pour savoir de quelle couleur était son portable ce jour-là. Le policier ne sait pas. Novikov explique que ce détail est important, puisque Savtchenko déclarait avant-hier devant ce tribunal : « Quand mes ravisseurs m’ont transférée d’une voiture dans l’autre, il y avait un inspecteur de la police routière qui a téléphoné avec un portable de couleur blanche. » Le tribunal supprime la question.

Savtchenko sourit.

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Tweet de Polozov : "Tertychnikov a fait deux dépositions, la 1ère en juillet 2014 et la 2nde en mars 2015, quand le comité d'enquête a changé de scénario."

Novikov : « Potchetchouïev était tout seul ou y avait-il d’autres membres du FSB avec lui ? »

Tertychnikov : «J’ai crû d’abord qu’ils étaient plusieurs, mais je me suis souvenu après qu’il était tout seul. J'en ai parlé à un collègue pour avoir des conseils et j’ai demandé de ma propre initiative à être réinterrogé. »

Novikov : « Vous vous êtes souvenu tout seul de l’erreur que vous aviez faite lors de votre premier interrogatoire ? »

« On en a parlé dans les infos, alors j’ai remué tout ça dans ma tête pour mieux me souvenir. »

Novikov : « Et qu'est-ce qu'elle disait au juste, cette info ? »

« Je ne me souviens pas. »

Novikov : « Donc, après avoir vu une certaine information dans les médias, vous avez parlé avec votre collègue et ensuite vous avez téléphoné au FSB ? »

« Ce n’était pas une information précise, c’était un ensemble … »

Novikov : « Vous avez informé Loutsenko que vous alliez changer votre déposition pour que lui aussi modifie la sienne ? »

Le tribunal interrompt Novikov : « Vos questions sont irrecevables, elles n'ont pas lieu d'être lors d'un procès. Le témoin ne répondra plus à aucune de vos questions.»

C’est au tour de Savtchenko de l’interroger : « Vous vous souvenez à quoi ressemble ce carrefour, quels panneaux s’y trouvent ? »

« Il est en forme de T, pour les panneaux je ne me souviens pas. »

« Il y avait des pancartes indiquant des noms de lieux ? »

« C’est possible, je ne me souviens pas. »

« De quelle couleur était la voiture du FSB ? »

« Je n’ai pas fait attention. »

« Dans quelle direction m’a emmenée la voiture du FSB ? »

« Je n’ai pas fait attention. »

« J’aimerais savoir qui a donné l’ordre de m’emmener dans cette voiture. »

Le témoin se tait.

Novikov propose de faire revenir Tertychnikov à la prochaine audience pour qu’on lui montre une photo du carrefour en question et qu'il la commente.

Nadia Savtchenko hausse la voix : « Est-ce que quelqu’un dans ce tribunal croit, oui ou non, à mes déclarations ? Il paraît que dans un procès, les prévenus sont supposés innocents tant qu’on n’a pas prouvé leur culpabilité. On m’a transportée et passée de mains en mains comme un colis. Je veux savoir si ces gens qui témoignent et moi nous trouvions bien, oui ou non, à ce même carrefour ! »

Le tribunal refuse la requête de Novikov : on ne montrera pas la photo de ce carrefour au tribunal et on ne rappellera pas ce dernier témoin.

Nadia au témoin : « Merci pour tous vos mensonges ! Je n’ai pas d’autres questions. »

Prochaine audience le mardi 6 octobre.