En préambule

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Extraits de l’interview d’Ilya Novikov, un des avocats de Nadia Savtchenko, sur les ondes d’Echo de Moscou vendredi dernier : http://echo.msk.ru/programs/year2015/1632742-echo/

« Nadia Savtchenko est inculpée de 3 chefs d’accusation : franchissement illégal de la frontière russe (le tarif est de 2 ans de prison), assassinat et tentative d’assassinat. (Selon la loi russe, si vous tuez une personne et en blessez une autre, il s’agit de deux crimes distincts pour lesquels les peines s’additionnent et, entre juristes, nous rions parfois de cette absurdité : le criminel a tout intérêt à achever le blessé, la condamnation sera plus légère !) Dans le cas de Nadia, comme en Russie on ne condamne pas les femmes à la perpétuité, elle encourt une peine de 25 ans.

Les trois diplomates étrangers qui assistent au procès nous demandent souvent ce qui s’est passé, car le son de la visioconférence est très mauvais, et nous leur expliquons. Le consul ukrainien est également présent. Grâce à lui, nous avons le droit d’utiliser le coffre-fort du consulat ukrainien de Rostov pour y placer nos documents de travail, c’est plus prudent, car il pourrait nous arriver n’importe quoi pendant les trajets.

Il y a 20 places dans la salle pour le public, les journalistes étrangers ou indépendants sont relégués dans une salle voisine. Parfois, à l’issue d’une interruption de séance, ils parviennent à se faufiler dans la salle du tribunal. Les jours d’audience, le centre de Donetsk est bloqué par les forces de police et l’on aperçoit des snipers sur les toits des immeubles. Mais cette petite ville de province vit à son rythme habituel, personne ne s’intéresse vraiment au procès, sinon quelques retraités déguisés en cosaques qui sont venus le premier jour et qu’on n’a pas revus depuis. Quand on interroge des locaux, ils se contentent de dire : "Elle a tué des Russes, non ? Alors, elle doit payer."  

Vous me demandez si Nadia demandera la faveur de pouvoir purger sa peine en Ukraine ? J’en doute : jamais elle n’acceptera que le gouvernement de son pays s’humilie à reconnaître comme juste le verdict qui l’attend, ce qui est la condition première du marché.

L’acte d’accusation a été modifié pendant l’année qu’a duré l’enquête. Dans la version initiale, fabriquée à la va-vite, Nadia Savtchenko était près de Metallist et a transmis aux Ukrainiens les coordonnées de l’endroit où se trouvaient les journalistes russes. Comme cela ne collait pas avec les éléments qui sont apparus par la suite (vidéo de sa capture, laquelle s’est déroulée à plus de 3 kms de Metallist et bavardages des chefs séparatistes sur les réseaux sociaux) les enquêteurs ont dû changer leur fusil d’épaule et inventer une explication vraisemblable : pour voir le block-post avec des jumelles, il fallait un mât d’antenne sur lequel elle aurait grimpé. 

Les enquêteurs ont donc reconstitué deux fois la scène avec des figurants, mais la 2ème reconstitution a contredit les résultats de la première : le figurant juché sur le mât a confondu une mitraillette avec une caméra. Par conséquent, depuis mai 2015, Nadia n’est plus accusée d’avoir tué des journalistes "pour les empêcher de dire la vérité", mais de simples civils.

Ultérieurement, nous aborderons peut-être un point important : quelles armes ont causé la mort des journalistes ? L’étude des éclats lors de l’expertise medico-légale n’a pas donné de réponse claire, mais le sifflement qui, selon des témoins, accompagnait les tirs, laisse planer un doute : il n’est pas exclu que les deux journalistes soient en fait tombés sous le feu des combattants de la LNR. D’ailleurs une batterie séparatiste se trouvait juste derrière le block-post et tirait à tout va en riposte aux tirs ukrainiens. La défense réfléchit actuellement pour savoir si elle a assez d’éléments pour soutenir cette version.

L’accusation a tout intérêt à faire croire que les seules victimes étaient des civils (les deux journalistes) pour faire de leur mort un crime prémédité et non un malheureux effet collatéral d’un échange de tirs entre deux forces ennemies et c’est pourquoi, à la demande des enquêteurs, aucun témoin, sauf un, n’a parlé de la quinzaine de séparatistes présents près du block-post. On sait, grâce à un agent du SBU de Kharkov qui s’est rendu ce jour-là à Lougansk, que le 17 juin la morgue avait réceptionné une dizaine de cadavres. Mais prouver qu’ils ont péri précisément à Metallist est difficile. »

Ilya Novikov résume sur son blog les acquis des audiences de la semaine dernière :  http://echo.msk.ru/blog/ilya_s_novikov/1633144-echo/

«  L’enquêteur Manchine a rédigé tous ses procès verbaux sur le même modèle. Rien qui puisse étonner ceux qui sont au fait de notre système judiciaire, mais je pense que cela doit interloquer les diplomates étrangers présents dans la salle, qui ne manqueront pas d’informer leurs gouvernements de l’étrange façon dont l’enquête a été menée.

Nos contre-interrogatoires des victimes, ces gens qui se trouvaient au block-post de Metallist quand Korneliouk et Volochine ont été tués, ont permis d’évoquer le fait qu’il n’y avait pas que des civils à cet endroit, mais aussi un certain nombre de combattants séparatistes.

Nous n’avons pas encore eu l’occasion de présenter l’alibi de Nadia Savtchenko. En toute logique, il aurait été suffisant de le produire dès le début pour faire éteindre immédiatement l’action en justice intentée contre elle. Mais, et c’est Nadia qui nous l’a demandé car elle dit que cela l’amuse, nous devons détricoter un à un le tissu de mensonges que le comité d’enquête a fabriqué. »

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Nadia passe le bonjour à Oleg Sentsov, il portait le même genre de pull à son propre procès. 

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Au début de cette nouvelle audience, les juges annoncent le décès à l'hôpital d'Irina Volochina, la mère d'un des deux journalistes.

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En visioconférence depuis Voronèj, interrogatoire de Mikhaïl Loutsenko, le binôme de l'inspecteur de la police routière qui a arrêté le 23 juin la voiture où se trouvait Nadia Savtchenko.

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Novikov : "Vous avez rédigé un rapport après son interpellation ?" - Loutsenko : "Je ne me souviens pas. Tertychnikov, mon supérieur, a dû le faire." - Novikov : "Mais il y a eu un rapport ?" - Loutsenko : "Mais puisque je vous dis que je ne me souviens pas !"

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Loutsenko se plaint aux juges : "Les avocats me posent sans arrêt les mêmes questions. Votre Honneur, je ne sais plus où j'en suis, moi !"

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Novikov insiste et veut que Voronèj envoie en fax une copie de ce rapport.

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Nadia : "La vérité sur ce qui s'est passé, Loutsenko la connaît aussi bien que moi. Le tribunal et les enquêteurs l'aident à poursuivre ses mensonges."

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Le tribunal réprimande Nadia pour avoir traité Loutsenko de menteur. Nadia : "Mais j'ai dit ça pour son bien !"

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Le tribunal repousse la requête de la défense quant à l'envoi du fax. L'audience est interrompue pour le déjeuner.

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Quand elle s'ennuie trop, Nadia fait des travaux manuels dans l'aquarium.

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Novikov : "Et voici le héros du jour, Mirochnikov, le faux témoin dans toute sa splendeur. C'est lui, la bonne âme qui aurait donné 15.000 roubles à Nadia."

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Version de l'accusation : Ce businessman apportait régulièrement de l'aide aux réfugiés du Donbass, massés à la frontière dans la crainte des exactions des nationalistes ukrainiens. Après avoir déchargé sa cargaison le 23 juin, il reprend le chemin de la Russie et voit une femme qui fait du stop au bord de la route.

(C'est le chaînon manquant du scénario, sans lequel l'accusation ne peut pas expliquer que Nadia se soit retrouvée à 130 kms à l'intérieur du territoire russe, au moment où elle est supposée avoir été prise en stop par une 2ème voiture, celle de Bobrov.)

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Mirochnikov décrit avec précision la tenue de camouflage de Savtchenko, utilisant pour cela une terminologie toute militaire. Il aurait tout de suite compris que cette tenue n'était pas russe.

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Devant les questions des avocats qui le pressent d'expliquer d'où lui viennent de telles connaissances en matière d'uniformes, Mirochnikov avoue qu'il est officier de réserve, mais le tribunal refuse que les avocats lui posent des questions sur sa biographie militaire.

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Le procureur exige que Savtchenko soit réprimandée : elle lui a fait un doigt d'honneur ! Nadia : "Vous avez des visions !

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Feygin tweete une carte de l'itinéraire supposé de Savtchenko : "Ce témoin est un menteur. Ce sont ses déclarations qui ont permis à l'accusation d'organiser ce procès à Donetsk."

Aux questions que la défense lui pose (Si cette voiture n'est pas la vôtre, qui vous l'a confiée ? Quels sont vos numéros de portable, que nous puissions vérifier vos déplacements ce jour-là ?) Mirochnikov, soutenu par le procureur, déclare qu'il n'a pas à répondre. Les avocats lui disent qu'une telle attitude tombe sous le coup de la loi et qu'il pourrait être inculpé pour refus de témoigner. Savtchenko : "Mettez-le avec moi en prison, on comparera nos conceptions de ce qu'est l'honneur d'un officier !"

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Interrogatoire de Potchetchouïev, l'agent du KGB qui a emmené Nadia à Voronèj, après que les policiers de la route la lui ont "remise". L'homme porte une perruque et des lunettes noires. Il s'est grimé pour ne pas être reconnu, car il est "en fonction". Sa version corrobore bien sûr celle des deux policiers qui ont interpelé Nadia Savtchenko. C'est toujours la même légende : elle est montée de son plein gré dans sa voiture et était d'accord pour aller à Voronèj afin qu'on y vérifie son identité.

Novikov demande que soit lu le rapport qu'il a fait à son arrivée à Voronèj. Le tribunal décline la requête.

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Potchetchouïev déclare qu'à 1 heure du matin le 24 juin il était déjà en route pour Voronej. Pourtant, à la même heure, il apposait sa signature au bas des déclarations de Bobrov et Roudenko. C'était bien votre signature, demande Polozov ? Et il approche le document de la caméra. 

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L'homme répond qu'il ne voit pas bien. La défense propose qu'on lui faxe le papier. Le tribunal répond que c'est techniquement impossible. La défense propose alors qu'on le fasse venir demain à Donetsk : Si une femme a pu faire ce trajet, il doit en être capable ?

Le tribunal donnera sa réponse demain. L'audience est levée. Nadia, en ukrainien : "Ça a été spécialement cynique aujourd'hui ..."

 

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Feygin : "Pour que Savtchenko soit transférée en Ukraine, il est possible que la Russie impose comme condition qu'elle change d'avocats."