diaspora

Le 14 octobre, Victor Guirjov, un des leaders de la diaspora ukrainienne en Russie, secrétaire du Congrès des Ukrainiens de Russie, a été débarqué du train Kiev-Moscou par les gardes-frontières au point de passage Briansk-Orlovsky. Ils lui ont signifié que, par décision du FSB, il était interdit d’entrée sur le territoire russe jusqu’en 2020. Guirjov vit à Moscou depuis 20 ans, sa femme et ses deux fils sont de nationalité russe. Quelques extraits de son entretien avec la journaliste Elena Poskannaïa :  http://gordonua.com/news/society/CHislennost-ukraincev-v-Rossii-sokratilas-na-1-mln-Oni-ne-uehali-ne-umerli-prosto-nazyvayut-sebya-russkimi-102487.html

Ce qui m’est arrivé il y a une semaine est purement de nature politique : le Kremlin tâte le terrain, il attend de voir quelle sera la réaction de l’Ukraine, de ses politiciens et de la société. Si nous nous taisons, si nous encaissons le coup, ils iront plus loin et s’attaqueront aux organisations ukrainiennes en Russie et à leurs membres. Il faut donc que l’Ukraine réagisse, rapidement et fermement. Mais notre MAE n’a pas encore bougé, pas plus que l’ambassade d’Ukraine à Moscou.

Savez-vous pourquoi on vous a interdit pour cinq ans l’entrée en Russie ?

C’est une décision du FSB et, pour en savoir plus, il faudrait poser la question par la voie diplomatique. Pendant que j’attendais un train pour revenir à Kiev, j’ai feuilleté le document qu’on m’a remis à la frontière. Je tombe sous le coup des articles 26 et 27 : « menaces pour la sécurité de l’état et la santé du peuple ». En quoi suis-je un tel danger pour l’état et la santé des Russes, je n’en ai aucune idée !

Le FSB n’a pas pris tout seul cette initiative, je suis sûr que cela a été concerté avec Vladislav Sourkov, l’homme-lige de Poutine. Le Kremlin veut se débarrasser des organisations et associations ukrainiennes et de leur influence dans l’espace informationnel. Il pense y réussir en frappant un de leurs leaders, mais d’autres activistes prendront ma place. Mais c’est tout de même un coup dur moralement et, en province, certains membres de notre diaspora risquent de prendre peur. Ce qui est sans doute un des buts recherchés.

Pourriez-vous m’expliquer ce qui se passe avec l’organisation « Les Ukrainiens de Moscou » dont le président, Alexandre Lyoulka, a déclaré récemment : « Les Russes et les Ukrainiens sont une seule et même nation, elle comporte les Grands-Russes, les Petits-Russes et les Blancs-Russes. » ?

Il s’agit d’un projet du Kremlin d’inspiration ukrainophobe. Le but de ce mouvement est de faire croire à une supposée liberté des minorités nationales. Son patron est Bogdan Bespalko, il n’a jamais été membre d’aucune organisation ukrainienne, il fait partie du Conseil pour les relations interethniques auprès de la Présidence et court les talk-shows pour dénoncer l’indépendance de l’Ukraine, son identité nationale et sa culture. Imaginez des abeilles qui cracheraient sur le miel !

C’est en Russie que se trouve la plus grande diaspora ukrainienne, elle compte aujourd’hui près de deux millions de personnes, dont 250.000 vivent à Moscou. En 2002, le chiffre était de 3 millions, le million d’Ukrainiens qui ont disparu lors du recensement de 2010 ne sont pas morts, ils n’ont pas émigré, ils ont choisi de ne plus se déclarer « ukrainiens ethniques » pour éviter les problèmes. On peut les comprendre, car les pressions et les persécutions en tous genres ont commencé bien avant l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass.

Avant votre départ, il n’y avait pas eu de signe indiquant que vous risquiez de ne plus pouvoir retourner en Russie ?

Il y a deux mois, j’ai reçu la visite du policier de mon quartier accompagné de deux hommes en civil. Ils se sont présentés comme des agents du FMS (Service des migrations), mais sur leur front on pouvait presque lire les trois lettres du FSB… Pendant que l’un vérifiait mon identité, l’autre étudiait attentivement les livres de ma bibliothèque.

Ça a été à peu près le seul signe avant-coureur, mais un tel final était aisément prévisible : ces derniers temps, quand je participais à des talk-shows, les politologues et fonctionnaires pro-Kremlin (les Bondarenko, Oleïnik, Markov et autres amis de Ianoukovitch qui occupent l’espace télévisuel russe) m’accueillaient avec ces mots : « Pourquoi toi, un citoyen ukrainien qui habite ici, tiens-tu des propos contre la Russie ? Il serait peut-être temps qu’on te mette à la porte ! » Ma réponse était toujours la même : « Je n’attaque pas la Russie, je défends la cause de l’Ukraine et son droit à l’indépendance ! »

J’avais bien remarqué aussi que mon téléphone avait été mis sur écoutes et que j’étais suivi lors de mes déplacements, mais je continuais à croire qu’ils n’en arriveraient pas jusque là …

Que comptez-vous faire à présent ?

Vivre et travailler pour l’Ukraine, désormais sur son territoire, sans doute dans la sphère des médias ou au sein d’une organisation. J’ai rencontré la vice-ministre de la politique de l’information, Tatiana Popova. Elle a contacté le MAE et lui a rappelé qu’il serait peut-être temps d’émettre une note de protestation à son homologue russe.

Pour l’instant, je me retrouve à Kiev sans rien, toutes mes affaires sont à Moscou, car je n’étais venu en Ukraine que pour un seul jour.

Vous voulez dire que la sécurité des frontières vous laisse quitter la Russie le matin, sans rien vous dire, et le soir elle vous en interdit l’entrée   ?

Exactement. J’étais venu à Kiev pour m’occuper de mon dossier de candidature au poste de directeur général du centre culturel ukrainien de Moscou qui était devenu vacant. Et voilà, le soir j’étais banni de Russie jusqu’en 2020 …

Comment vos proches ont-ils accueilli cette nouvelle ?

Comme moi, avec tristesse et déception. Surtout que ma famille n’a pas été épargnée : le même jour ma femme a été licenciée de son travail. Et ce n’est pas le fait du hasard !

Elle compte venir s’installer en Ukraine ?

Nous en discutons. Elle va sans doute venir à la fin du mois. J’aimerais bien que mes fils viennent aussi, mais ce sont des adultes, c’est à eux de décider.