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Constantin Kravtchouk, l’avocat ukrainien d’Alexandre Alexandrov, le sergent du GRU capturé dans le Donbass, déposera plainte demain au tribunal de l'Europe pour absence de soins médicaux à l’égard de son client. Selon lui, après de nombreuses et complexes opérations chirurgicales à la jambe, Alexandrov a été immédiatement conduit en prison, ce qui l’a privé de son droit légitime à une période de convalescence dans un établissement médical.

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L’avocat répond ici aux questions de Pavel Kanyguine, correspondant de Novaïa Gazeta (celui qui a fait la navette entre Alexandrov et ses parents pour qu'ils puissent communiquer par video) 

http://www.novayagazeta.ru/politics/70468.html 

Vous coordonnez votre travail avec l’avocat du capitaine Eroféïev ?

C’est difficile quand les lignes de défense sont différentes, mais nous partageons bien sûr le même point de vue quant aux infractions procédurales.

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Quelle est votre ligne de défense ?

Jusqu’à maintenant, j’avais recommandé à Sacha de garder le silence, mais il vient de prendre un second avocat qui changera sans doute de tactique.

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(Le mois dernier, la famille d’Alexandrov a engagé un avocat privé, Youri Grabovsky. Kravtchouk reste chargé de la partie qui concerne la plainte auprès du tribunal européen pour les droits de l'Homme)

Pourquoi lui avoir conseillé de garder le silence ?

Pour laisser l’accusation s’enfoncer dans une impasse.

Et maintenant, quelle sera votre tactique ?

Vous savez qu’Eroféïev est revenu sur ses déclarations et a déclaré qu’on les lui avait extorquées sous la torture. Je pense que lors du procès, il dira qu’il était membre de la milice populaire de la LNR. Je suppose qu’avec son nouvel avocat Alexandrov dira la même chose. Ce qui signifie que, selon les lois ukrainiennes, ils seront jugés pour terrorisme et condamnés à la perpétuité.

Ils s’en rendent compte ?

Non, justement ! Ils sont convaincus qu’ils feront l’objet d’un échange, quelle que soit leur ligne de défense.

Vous-même n’y croyez pas ?

Je le souhaite, mais je ne vois pour l’instant aucun signe en ce sens.

On a dit à une époque qu’Alexandrov coopérait avec les enquêteurs.

Ce sont de purs racontars, jamais il n’a coopéré. Il faut comprendre comment cela se passe : l’enquêteur lui demande par exemple où il se trouvait à tel moment. Alexandre répond, on vérifie ses dires, puis il lui demande ce qu’il faisait à tel moment, il répond, on vérifie ses dires et ainsi de suite. Mais on ne peut pas appeler cela coopérer ! Le droit ukrainien l’autorise à se taire sur certaines circonstances factuelles et à ne pas témoigner contre lui-même.

Dans ce cas, comment comprendre qu’ils aient avoué tous les deux devant les caméras du SBU qu’ils étaient des militaires d’active de l’armée russe ?

Voyons, Pacha, soyez sérieux ! Le but de ces enregistrements était d’influencer l’opinion publique ukrainienne, de lui faire croire qu’ils étaient ceci et cela… Mais je ne peux en dire davantage, notre ligne de défense est de nous taire.

Mais vous avez déjà commencé à parler, Constantin !

C’est difficile de parler quand il faut se taire… Imaginez un homme grièvement blessé, qui se trouve dans un quasi-coma : il dira n’importe quoi, vous ne pensez pas ?

Vous parlez d’Alexandrov ?

Non, je parle en général. Peut-on croire à ce que déclarera un tel homme ? Il sera tout aussi capable de dire qu’il est le chef suprême de l’Armée russe ! Et alors ? Même les enquêteurs n’ont pas pris ses mots au sérieux. Jamais on ne pourra accuser un homme en raison de propos tenus lors de sa capture, d’autant plus qu’il n’y a aucune vidéo pour les confirmer. On ne peut pas appeler cela des aveux, ils ont été obtenus en dehors de toute procédure et en l’absence d’enquêteurs et d’avocats. C’était plutôt une sorte d’interview ! Donc maintenant, nous nous taisons. C’est à l’accusation de prouver ce qu’elle avance.

Des membres du SBU ont plusieurs fois qualifié les avocats d’Alexandrov et de Eroféïev d’agents du Kremlin.

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Ils parlaient d’Oksana Sokolovska, l’avocate de Eroféïev. Et c’est uniquement parce qu’elle a choisi une ligne de défense et qu’elle s’y tient. Elle fait tout simplement son travail d’avocate. Mais la technique est connue : quand quelque chose ne plaît pas chez nous, on y voit la main de Moscou !

Elle a refusé de me rencontrer.

Elle doit penser que vous êtes un agent du SBU ou de la CIA. C’est l’époque qui veut ça. Je le croyais moi aussi, mais j’ai bien sûr changé d’avis.

Vous m’en voyez sincèrement heureux. On ne vous ennuie pas en Ukraine en raison du fait que vous défendiez un citoyen russe ? Pour beaucoup de vos concitoyens, ces deux hommes ne méritent ni compassion ni droit à être défendus…

Comment peut-on dire des choses pareilles, alors que nous prétendons vouloir nous rapprocher des valeurs de l’Europe ? En Ukraine, on dit souvent une chose et on fait le contraire. Comme en Russie, d’ailleurs.

Peut-on qualifier de politique l’affaire Eroféïev-Alexandrov ?

Absolument pas. Que vient faire la politique là-dedans ? C’est une affaire de droit commun.

Et en quoi consiste cette affaire de droit commun ?

Un homme a été tué. C’est tout. Aux enquêteurs de prouver que c’est l’un de nos deux clients qui est coupable. Qu’ils le prouvent. Mon travail est de démontrer qu’Alexandrov n’est pas coupable. Je suis convaincu qu’il est innocent.

Mais et les autres chefs d’accusation ? Ils sont au nombre de six !

C’est du vent, un rideau de fumée pour tromper l’opinion publique ukrainienne.

Donc votre client est innocent de tous les chefs d’accusation ?

Non, nous étions prêts à en reconnaître certains. Car personne ne le nie, même Grouby, le consul russe, l’a reconnu : oui, il y a des citoyens russes à Lougansk et ils y menaient certaines activités. Mais soyez sincère vous-même : vous pensez que je n’ai pas, moi aussi, des questions à vous poser ? Comment se fait-il que vous ayez pu à de nombreuses reprises pénétrer dans la chambre d’hôpital où se trouvait Sacha ? Je ne comprends pas. Personne d’autre n’y a été autorisé.

Vous croyez que j’ai creusé un tunnel pour y entrer ? Non, j’en ai fait la demande officielle auprès des enquêteurs.

C’est que de nombreux journalistes se sont adressés à moi pour que je les aide à organiser une rencontre avec mon client. Pas plus que d’autres, je n’y suis parvenu.

Vous n’avez peut-être pas vraiment insisté ...

Et je n’avais pas à le faire. Il fallait considérer cette affaire comme une affaire ordinaire. Et garder le silence. Avec une telle tactique, nous étions peut-être à deux doigts du miracle. Mais vous, les journalistes et Oksana Sokolovska, vous avez soufflé sur les braises et le miracle n’a pas eu lieu. Ça a été la même chose pour Savtchenko, on aurait pu régler le problème sans aller jusqu’au procès !  Les perspectives d’un échange étaient plus que réelles !

C’est donc nous qui sommes coupables si vous n’êtes pas parvenu à vos fins ?

Du calme, du calme… Je n’avais pas une bonne opinion de vous, jusqu’au moment où vous avez organisé ce dialogue par vidéo entre Alexandrov et sa famille. Mais je voudrais insister sur l’intérêt de garder le silence : vous vous souvenez de Starkov, ce capitaine russe qui est entré dans le Donbass en camion ?

Il a été condamné à une peine de 14 ans, il est maintenant dans une colonie pénitentière à Kharkov.

Vous vous êtes renseigné pour savoir s’il y était encore ?

Pourquoi, il n’y est plus ?

Posez-leur la question, vous serez étonné de la réponse ! Tout cela parce que les deux parties ont appliqué la loi du silence et n’ont fait aucune publicité autour de son cas.

Vous voulez dire qu’il a été échangé et qu’il est à présent en Russie ? Vous avez des preuves ?

Je n’en ai pas, mais allez vous renseigner. Je crois que vous aviez rendu visite à ses parents ? Qu’est-ce qu’ils vous avaient dit ?

Qu’il servait dans la région de l’extrême-orient et était parti ensuite dans le Donbass.

Je crois que tout va bien pour lui maintenant.

Quelle est la raison de la plainte que vous allez déposer devant le tribunal de l’Europe ?

Mon client n’a pas eu tous les soins médicaux auxquels il avait droit.

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Mais on lui a fait des opérations, non ?

Regardons la situation d’un point de vue purement humain : on lui tire dans la jambe pour le capturer et après on lui fait des opérations, mais il n’y a toujours aucune preuve de sa culpabilité, il n’est toujours que présumé coupable. Peut-être qu’il n’y avait pas d’autre choix que de lui tirer dessus, mais il fallait ensuite le traiter humainement jusqu’au bout et lui permettre de finir sa convalescence à l’hôpital. Mais ils l’ont envoyé en prison.

Il a quand même passé deux mois à l’hôpital !

Oui, pour les opérations ! Mais après, il s’est retrouvé dans une cellule ! Ça s’est passé juste après le faux communiqué qu’on m’a attribué, comme quoi Alexandrov et Eroféïev avaient été échangés et étaient en route vers la Russie.

Mais vous l’avez dit ou pas ?

Jamais de la vie ! Je pense qu’on a voulu me discréditer et faire échouer un échange qui était peut-être sur le point de se produire.

On en parlait sérieusement à l’époque ?

Oui, en Ukraine comme en Russie, mais personne n’évoque plus la possibilité de cet échange depuis qu’a débuté le procès Savtchenko.

Qu’est-ce qui se disait en Russie ?

Des signaux assez clairs avaient été envoyés par le biais de la LNR comme quoi ils étaient sur la liste des prisonniers qui feraient l’objet d’un prochain échange.

Pourquoi les parents d’Alexandrov demandent-ils sans arrêt que vous soyez remplacé par un autre avocat ?

Ils sont convaincus que je suis un agent du SBU, ils ne peuvent pas imaginer qu’un avocat qui travaille gratuitement puisse représenter les intérêts de leur fils devant un tribunal. Quand je les appelais au téléphone pour leur proposer de venir à Kiev rendre visite à Sacha, ils m’ont toujours répondu avec méfiance et suspicion.

Zinaïda, sa mère, m’a dit que vous vouliez la faire venir en Ukraine pour qu’elle tombe aux mains du SBU et qu’elle serait utilisée comme moyen de pression sur Alexandre pour qu’il avoue.

Vous voulez dire qu’elle pensait qu’on l’aurait torturée dans une cave sous les yeux de son fils ? Incroyable, comme la mentalité des années 30 est toujours dans la tête des gens !

Si sa mère lui avait rendu visite, cela aurait pu influer sur le moral de Sacha ?

Pourquoi donc ? Sa mère est bien venue voir Savtchenko, le FSB en a-t-il profité ? Il n’y a même eu aucun écho dans la presse ! (*NDLT : je me demande si Kravtchouk comprend vraiment les questions qu’on lui pose …)

Vous faites souvent le parallèle avec l’affaire Savtchenko. Pour vous, ce ne serait donc, comme pour votre client, qu’une procédure criminelle habituelle ?

Evidemment. Dans les deux cas, des gens ont été tués. En tant qu’avocat, je me dois de considérer ces deux affaires d’un point de vue uniquement juridique. J’ai lu l’acte d’accusation contre Savtchenko. Les enquêteurs se basent sur l’endroit où elle se trouvait et d’où elle aurait pu donner des indications pour corriger le feu. Mais ont-ils trouvé un lien causal entre le point où elle était et la mort des deux journalistes ? Absolument pas ! Toutefois, Savtchenko s’est permis de dire devant le tribunal qu’elle avait déjà tué des gens, c’est pour cela que vos médias russes se sont jetés sur ses déclarations et que 90% des Russes considèrent que, même à supposer qu’elle n’ait pas causé la mort des deux journalistes, elle est de toute façon un assassin et doit être envoyée en prison. Les avocats de Savtchenko auraient dû l’empêcher de faire un tel aveu en public ! Ah, ce Feygin, les mots me manquent… ! (*NDLT : Kravtchouk déforme les propos exacts de Nadia : « Je suis un soldat, j’ai dû certainement tuer des gens en Irak. »)

Vous venez de dire vous-même que le dossier d’accusation contre Savtchenko était vide de preuves. Si toute cette affaire n’est pas politique, quel est alors le but recherché ?

Bien sûr, j’ai pitié de cette fille, elle a été prise dans le tourbillon des évènements. C’est pourquoi je veux espérer qu’elle sera échangée, tous contre tous. Eroféïev et Alexandrov eux aussi ont déjà chèrement payé. Il faut donc attendre. Je pense qu’un jour prochain on les échangera sur un pont et sera la fin de l’histoire.

Pourquoi un tel échange ne s’est-il pas déjà produit ?

Les enquêteurs nous ont proposé une peine réduite à 7,5 ans si … Mais je n’ai pas le droit de dire tout. Peut-être que cela aurait été l’option idéale. Mais il a fallu refuser ce marché. Et ce n’est pas moi qui ai pris cette décision.

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A la mi-septembre a eu lieu à Kiev l’audience préliminaire du procès Alexandrov-Eroféïev. Vera Savtchenko y assistait :  https://www.facebook.com/vira.savcenko/posts/1195202100507012

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« Les deux accusés sont absents, mais les hommes du bataillon Aïdar qui ont capturé les deux Russes et Sokolovska, l’avocate d’Eroféïev sont présents. Pas Kravtchouk, l’avocat d’Alexandrov. Il n’était pas au courant qu’il y avait une audience aujourd’hui … »

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Et les élections ukrainiennes, dans tout ça ? Kernès réélu au 1er tour à Kharkov... Permettez-moi de suivre l'exemple de Kravtchouk et de garder le silence sur le reste.