En guise de prologue

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Tandis qu’un député ukrainien frappait sur la tête d'une de ses collègues avec une bouteille en verre dans les locaux de la Rada ( https://www.youtube.com/watch?v=lsVK0G6mMpA ) Nadia Savtchenko faisait son travail de députée depuis la cellule de sa prison et transmettait au parlement ukrainien son premier projet de loi.

Novikov : « Elle propose qu'un jour de préventive soit compté pour deux, car les conditions de détention en attente d'un procès sont souvent plus rudes que dans un camp à régime sévère. » Sa proposition figure sur le site de la Rada, mais n’est pas encore au calendrier des débats. Ses collègues trouveront-ils le temps de s’y intéresser entre deux rixes ?

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Guennady Afanassiev a eu 25 ans hier, il pourrit dans une geôle de la république des Komis depuis un procès à huis-clos qui l'a condamné pour terrorisme dans l'affaire Sentsov-Koltchenko sur la base d'aveux extorqués sous la torture. 

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Dans le procès qui se tient actuellement à Grozny, il est aussi question de torture. Doubrovina, Itslaïev et Novikov, les avocats de Karpiouk et de Klykh, en appellent, entre autres, à Iatsenyouk :   

http://www.svoboda.org/content/article/27350993.html

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« Karpyouk et Klykh sont accusés d’avoir tué des militaires russes à Grozny pendant la 1ère guerre de Tchétchénie. Ils n’y sont jamais allés. La sentence qui les attend sera décidée, non par un juge, mais par des jurés, ce qui nous laisse un certain espoir. Comment convaincre ceux-ci de leur innocence ? En trouvant des témoins ukrainiens qui se souviennent avoir rencontré les deux accusés en décembre 1994 et peuvent apporter la preuve qu’ils ne pouvaient être en même temps en Ukraine et à Grozny ou, a contrario, des Ukrainiens s’étant battus aux côtés des séparatistes tchétchènes et qui pourraient témoigner qu’ils ne les ont jamais vus à Grozny.

Dès leur arrestation, les Organes russes ont demandé officiellement à l’Ukraine des preuves que nos clients étaient en Tchétchénie en 1994. C’était l’occasion ou jamais pour le SBU de démontrer l’inanité de cette accusation, mais il a préféré laisser cette demande sans réponse. C’était il y a plus d’un an. Et s’il trouvait maintenant le temps d’y répondre ?

Karpyouk et Klykh ont été torturés, mais c’est surtout la menace qu’on s’en prendrait à leurs familles qui les a fait céder et avouer tout ce que souhaitaient les enquêteurs.

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Ternir la réputation du gouvernement ukrainien étant un de leur but, ils ont contraints nos clients à témoigner de la présence de l’actuel 1er ministre ukrainien à Grozny à la même époque. Nous serions donc très reconnaissants à Mr Iatsenyouk de bien vouloir nous aider à reconstituer son propre emploi du temps de décembre 1994, ce qui nous permettrait, en démolissant l’accusation farfelue qui le concerne, de faire s’écrouler indirectement tout l’édifice des crimes fantaisistes qu’on impute à nos clients. Ce serait bien qu’il en trouve le temps… 

La justice ukrainienne avait déposé une plainte contre les kidnappeurs de Nadia Savtchenko. Elle ne l’a pas fait contre ceux qui ont enlevé Karpyouk et Klikh. Ce serait bien qu’elle y pense…

Nous sommes tout de même un peu déçus du manque d’intérêt de la partie ukrainienne pour ses deux ressortissants… »

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"Après nous être concertés, nous décidons de rejeter la requête des avocats."

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Avant le début de l’audience, Nadia Savtchenko lance à Nikita Kannounnikov (un activiste de Rossouznik, mouvement de soutien aux prisonniers politiques en Russie) : « Salut, Nikita ! Je ne pensais pas te voir aujourd’hui. Je te préviens, cette audience va être très ennuyeuse. »

Dans la salle, à part Nikita, il y a juste deux journalistes et Kovtoun, le consul ukrainien. Des trois avocats de Nadia, un seul est présent : Nikolaï Polozov.

L’audience commence par l’interrogatoire en visioconférence depuis Saint Petersbourg de Viktoria Talalaïeva, la fille de deux témoins de l’accusation qui ont déjà déposé en octobre dernier. Comme ses parents, elle fait partie de ces civils qui se sont retrouvés au block-post de Metallist au moment des faits. Elle répond de mauvaise grâce et d’un air ennuyé. « Je ne me souviens pas de tout, vous n’avez qu’à vous reporter au procès verbal de mon interrogatoire par l’enquêteur, tout y est. »

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Polozov : Le procureur lit la décision prise par le comité d’enquête de Voronèj : "La demande qu'avait faite l'accusée d'initier une action judiciaire contre les auteurs de son enlèvement est nulle et non avenue, car il n’y a pas eu d’enlèvement.  »

Le procureur donne à présent lecture de divers résultats d'expertises qu'il considère comme des preuves de la culpabilité de Nadia Savtchenko. Dont les pages d'un carnet au sujet desquelles deux experts russes avaient conclu qu'ils n'y reconnaissaient pas l'écriture de l'accusée. C'est le procureur lui-même qui avait lu le résultat de leurs analyses graphologiques la semaine dernière. Mémoire de poisson rouge ? Non, j'm'en foutisme absolu. 

Il passe maintenant aux conclusions des experts criminalistes, elles occupent 150 pages. C’est intéressant de découvrir comment elles ont été menées ! On a manifestement posé à ces "spécialistes" une question qui devait ressembler à ça : si l’accusée a pu diriger le feu contre le block-post de Metallist, c’est donc qu’elle pouvait le voir. Mais pour l’apercevoir, il fallait qu’elle se trouve sur un point élevé. Y a-t-il une hauteur quelconque près de l’endroit où Savtchenko a été capturée ? Hourrah ! Il y a un mât d’antenne non loin. Conclusion des experts, qui n’en sont pas à un syllogisme près : la présence d’un mât d’antenne prouve que Savtchenko a grimpé dessus. N'est-il pas beau, ce sophisme ?

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Oublions évidemment que personne ne l’a vue perchée sur ce mât, oublions aussi qu’elle avait une blessure à l’avant-bras qui l’aurait empêchée de faire de l’escalade (voir la photo ci-contre prise lors de son interrogatoire à Lougansk). Oublions, oublions ! D’autant plus que le juge interrompt (temporairement) la lecture de ce fatras pour annoncer la pause du déjeuner. 

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Polozov : "L'audience a repris, les procureurs continuent à lire les analyses des photos-satellites. La définition de l'image pour les satellites russes est d'un mètre, elle est de 30 cms pour les satellites américains et français."

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(Comme ils n'ont pas vu Nadia perchée sur un mât grâce aux photos de leur propres satellites, ils ont eu recours à celles des Occidentaux, plus précises. "Merdre, merdre, merdre, comme aurait dit le Père Ubu, on l'y voit point non plus !")

Et ils lisent, ils lisent, lisent toujours... Sur les 155 pages de meta-données, ils n'en sont qu'au tiers. Ils décident enfin de ne pas tout lire in extenso en découvrant  ce tableau :

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Mais c'est pour tomber de Charybde en Scylla :

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En effet, ils lisent maintenant des tableaux présentant toutes les caractéristiques (mesure, azimut et coordonnées) de chacun des 168 trous d'obus photographiés par les satellites. 

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Nadia s'est endormie. Quand le juge déclare que l'audience est terminée, les gardes la réveillent. Fin de la séance d'hypnothérapie !

Y aura-t-il seulement encore des journalistes dans la salle pour l'audience d'après-demain ? Le juge a déjà prévenu qu'elle serait consacrée à la lecture de pages de chiffres et de meta-données. Si les medias continuent à se désintéresser de ce procès, c'est que la tactique du Kremlin aura marché : degoûter à jamais la Presse pour qu'elle n'assiste plus aux audiences...