A la veille de l'audience où elle devrait témoigner (si on le lui permet !) voici ce que déclarait Vera Savtchenko dans une interview donnée à Radio Svoboda le 25 octobre :  http://www.svoboda.org/content/article/27325660.html

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« Le 16 juin, j’étais déjà à la disposition du bataillon Aïdar. Ce soir-là, Nadia et moi avons conversé, puis nous sommes allées nous coucher. Nous étions dans le village de Schastyé. A 6 heures du matin, Sergueï Melnitchouk (il commandait alors le bataillon) a téléphoné pour dire que les nôtres avaient besoin d’aide. Comme Nadia et moi étions motorisées, nous sommes parties les rejoindre.

A l’arrivée, Nadia est descendue de la voiture et j’ai chargé à bord un combattant qui avait été blessé à la colonne vertébrale (il est mort par la suite, malheureusement) et je l’ai transporté sur trois kilomètres. Quand je l’ai eu déposé, on m’a demandé de tenir le goutte à goutte pour un autre blessé, mais j’ai suspendu l’appareil à une branche d’arbre et je suis repartie faire un autre voyage pour ramener un autre combattant qui, celui-là, souffrait d’une commotion.

Je l’ai transporté à bord de ma voiture et c’est à ce moment-là que j’ai reçu un coup de fil de Nadia : elle avait découvert cinq blessés de la 26ème brigade qu’il fallait récupérer, elle me demandait de rouler le plus silencieusement possible pour ne pas me faire remarquer. (Les gars de cette brigade avaient pris la direction de Lougansk avec des blindés et étaient tombés dans une embuscade, les tirs les avaient pris en enfilade. Beaucoup avaient été blessés aux jambes, car ils étaient assis sur ces blindés. Ils s’étaient battus jusqu’à leurs dernières forces et jusqu’à leurs dernières munitions et ceux qui n’avaient pas péri avaient été faits prisonniers.)

J’étais en train de mettre mon gilet par-balles pour y aller quand des Aïdarovtsy m’ont dit que ce n’était pas le boulot d’une femme. J’ai juste eu le temps de reprendre dans le foutoir de ma bagnole mes papiers d’identité avant que Lyssy et Tsoum ne partent avec ma voiture. Ils ont rapidement dépassé l’endroit où se trouvait Nadia, car ils croyaient que les blessés se trouvaient là où brûlaient les véhicules, mais là-bas il n’y avait que des morts, et eux-mêmes se sont fait capturer.

Après, il y a eu de fortes explosions et les téléphones de Nadia ont cessé de répondre aux environs de 10 heures. J’étais en larmes, car je pensais qu’aucun des nôtres n’avait survécu. Il n’était pas encore midi quand un des téléphones de Nadia (elle avait deux sim-cartes MTS et une sim-carte Life) s’est recontacté au réseau. J’ai annoncé à tous qu’elle était vivante, car on ne réactive pas le téléphone des morts.

J’ai appelé le numéro plusieurs fois, quelqu’un a enfin décroché et j’ai entendu une voix grossière me dire : "On coupera la gorge à toutes vos familles, qu’est-ce que vous venez foutre chez nous", bref le bla bla bla habituel. Bien que je sois plus émotive que ma soeur, j’ai réussi à lui répondre d’une voix détachée : "Allez on se calme, cherchons plutôt ensemble le moyen d’échanger nos prisonniers respectifs." Il m’a dit qu’il rappellerait. Ce qu’il a fait. Il m’a donné le nom de quatre séparatistes que les nôtres avaient capturés. J’ai commencé à me démener pour contacter des responsables qui pouvaient prendre ce genre de décision.

Je me suis rendue deux fois à Lougansk, j’espérais à chaque fois voir Nadia ou l’entendre. Quand on l’a laissée répondre à mes appels, elle m'a dit que tout allait bien, qu'il y aurait sans doute un échange de prisonniers, que je pourrais peut-être même récupérer ma voiture et que je ferais mieux de repartir à Kiev. Puis ses appels ont cessé.

Alors je suis repartie à Lougansk où Vladimir Gromov, le chef du "contre-espionnage" des séparatistes, m’avait proposé une rencontre. Je suis tombée dans la gueule du loup et me suis retrouvée enfermée dans un de leurs sous-sols. La journée que j’y ai passée m’a permis de voir les tortures auxquelles les pauvres gars étaient soumis. Moi, ils ne m’ont pas touchée. C’est finalement Gromov qui m’en a fait sortir. Mais j’ai vite compris qu’il n’était qu’un pion et qu’aucune décision ne dépendait de lui : à cette époque un véritable bordel régnait à Lougansk, tout le monde était le chef de quelque chose, mais le véritable pouvoir était ailleurs. Je me suis dit que j’avais intérêt à filer le plus vite possible de cet endroit, car à mon humble niveau je n’obtiendrais jamais aucun accord pour un échange… »