ishot-18

Les avocats avaient communiqué lors de la dernière audience la liste de leurs témoins et des pièces qu’ils présenteraient pour prouver l’innocence de Nadia Savtchenko. L’accusation avait alors annoncé qu’elle l’étudierait attentivement d’ici lundi afin de récuser ce qu’elle considérerait comme non-recevable. 

Résultat, les procureurs refusent à peu près tout sous différents prétextes : tel témoin a déjà été interrogé par eux, tel autre l'a été par un enquêteur ukrainien (cela concerne Vera Savtchenko), telle pièce a été fournie en dehors de toute procédure, alors que le colis contenant tous les documents envoyés par la partie ukrainienne au tribunal, avec copie au Ministère russe de la Justice en conformité avec la procédure, est toujours en souffrance à la poste de Donetsk, personne n’étant encore venu le récupérer...

La liste des pièces dont les avocats voulaient faire la lecture comprenait 11 pages, mais le tribunal ne tiendra compte pour l'instant que des pièces figurant sur le bout de page que voici :

ishot-12

Novikov (Feygin et Polozov sont absents) appelle à la barre le général ukrainien Vladimir Roubane, le chef du Centre pour les échanges des prisonniers. 

ishot-11

« J’ai reçu les pleins pouvoirs du SBU pour circuler librement sur tout le territoire ukrainien du 31 mai au 30 juin 2014 avec un statut de négociateur pour entreprendre des pourparlers et retrouver nos soldats disparus. Les représentants des républiques séparatistes, après m’avoir emprisonné et menacé de m’exécuter, ont finalement donné leur accord signé pour que je puisse effectuer cette tâche.

Pour la période qui concerne Nadia Savtchenko : le 17 juin nous étions parvenus à un accord avec Belzer et Strelkov en vue d’une trêve pour récupérer les restes des 48 paras qui se trouvaient dans l’Il-76 abattu par les séparatistes. Il fallait agir rapidement, car le processus de décomposition était déjà avancé et des maraudeurs téléphonaient aux familles pour leur demander de l’argent contre le corps de leur proche.

ishot-15

Cette trêve a été rompue lors des combats entre le bataillon Aïdar et les séparatistes de Lougansk. Le 20 juin, le SBU m’a informé que des ukrainiens, dont Nadia Savtchenko, avaient été capturés. J’ai immédiatement téléphoné à Igor Bielyaïev, mon correspondant à Lougansk pour les négociations, et il m’a confirmé le fait, me soumettant la liste complète des prisonniers. Savtchenko y porte le n°5. »

Novikov montre la liste au tribunal, précisant que certains d’entre eux seront appelés à la barre pour témoigner.

Je résume la suite de la déposition de Roubane, car elle a duré toute la journée.

« Je suis arrivé le 20 juin en train à Lougansk et les pourparlers ont commencé avec Koryakine, le président du Conseil suprême de la LNR. Comme je savais que le bataillon Aïdar encerclait 45 séparatistes réfugiés dans un bunker et qu’il avait reçu de Kiev l’ordre de les liquider, j’ai contacté Melnitchouk, de ce même bataillon Aïdar, pour l’informer qu’il fallait au contraire les garder vivants afin que nous puissions procéder à un échange entre eux et les Aïdarovtsy qui avaient été capturés en même temps que Savtchenko.

Dès que j’ai cité le nom de Savtchenko lors de cette réunion à Lougansk, Koryakine m’a dit mot pour mot : "Nous ne pouvons pas la libérer, car elle fait preuve d’effronterie, c’est une vraie banderovka. On va d’abord la briser et après on verra." J’ai alors proposé le nom de Kribejsky, un combattant du bataillon Aïdar qui avait perdu la vue et ses deux jambes. Quand il m’a été remis, j’ai pris la route pour Gorlovka afin rencontrer Bezler qui souhaitait échanger des ukrainiens qu’il avait capturés contre une certaine Olga Koulyguina, une agente du GRU, qui avait été arrêtée à Kiev.

J’ai profité de cette rencontre avec Bezler pour lui expliquer ce qui se passait à Lougansk : des séparatistes avaient tenu une sorte de soviet et menaçaient de fusiller Savtchenko. Je lui ai proposé qu’on échange son Olga contre Nadia. Il m’a rappelé plusieurs jours après pour m’annoncer que Savtchenko avait été emmenée en Russie, mais que je devais donner ma parole d’officier de n’en parler à personne, ni à la presse ni à la partie ukrainienne et j’ai tenu parole.

Au bout de plus d’un mois, j’ai réussi à procéder à l’échange des quinze ukrainiens qui étaient sur la liste, sauf Nadia, contre des séparatistes emprisonnés à Kiev ou capturés par le bataillon Aïdar sur la ligne de front. »

A la question de Novikov : « Avez-vous eu connaissance de prisonniers à qui les séparatistes auraient rendu leur liberté sans rien demander en échange ? » Roubane répond : « Non, ça ne s’est jamais produit. Ou bien le prisonnier était revendu à sa famille contre des dollars ou bien il était échangé au taux habituel de 1 pour 1 à Donetsk et généralement de 1 pour 8 à Lougansk. C’est pourquoi la version selon laquelle Plotnitsky aurait laissé partir Savtchenko est absolument risible. »

Novikov lui demande s’il a vu la vidéo de l’interrogatoire de Nadia Savtchenko dans la salle de sport de Lougansk et ce qu’il pense de son comportement.

Roubane : « Elle se comporte dignement, comme tout officier qui est capturé. On voit qu’ils n’ont pas réussi à la briser. Mais si elle avait fait preuve d’un peu plus de souplesse, ça aurait facilité les choses. »

Novikov : « Des gens de la LNR vous ont-ils raconté comment s’était déroulée sa capture ? »

Roubane : « Oui, un représentant du détachement spécial du GRU, un certain Volkodav, nom de guerre Voron (le corbeau), m’a dit qu’il y avait assisté, qu’elle était son trophée personnel et qu’il était prêt à l’échanger si j’acceptais de le conduire à Kiev pour qu’il y rencontre quelqu’un du SBU. C’était au moment où je savais déjà qu’elle n’était plus en Ukraine, et comme il prétendait pouvoir la faire sortir de Russie, nous avons conclu un accord, j’ai fait ce qu’il demandait, mais je ne l’ai plus jamais revu après. »

Novikov : « Les officiels de la LNR que vous rencontriez vous ont-ils dit que Savtchenko était une sniper ou une correctrice de tirs ? »

Roubane : « J’ai essayé d’expliquer à Koryakine que c’était une accusation sans fondement, mais à Lougansk à cette époque toute personne suspecte était traitée de sniper ou de correcteur de tirs. J’ai ainsi assisté à l’arrestation d’un cycliste parce qu’il avait mis une caméra sur le guidon de son vélo ! »

Novikov : « Quand avez-vous entendu dire que Savtchenko était responsable de la mort des deux journalistes ? »

Roubane : « Pas les premiers jours. Ce qu’on lui reprochait au début, c’était juste son comportement effronté en captivité. »

Novikov : « Combien de gens sont morts au combat le 17 juin ? »

Roubane : « D’après différentes sources, une vingtaine du côté ukrainien. Du côté des séparatistes, je ne sais pas. »

Je n'ai traduit que ce qui concerne directement ses tentatives d'obtenir la libération de Nadia Savtchenko, car Roubane a déposé pendant 6 heures, racontant son expérience de négociateur, évoquant l'atmosphère qui régnait pendant l'ATO, décrivant les sévices auxquels les prisonniers étaient soumis des deux côtés. Les juges l'ont écouté avec avidité, comme s'ils suivaient le cours d'un prof d'histoire passionnant. 

Quand vient le tour des procureurs de l'interroger, ils lui demandent des preuves de ce qu'il a raconté, exigent qu'il produise les documents comptables de son organisation et donnent l'impression de n'avoir rien compris à ce qu'il a raconté.

Roubane : « Mais qu'est-ce que vous voulez, à la fin ? Des tampons et des signatures ? Mon rôle était de sauver des gens, que ce soit des séparatistes ou des militaires ukrainiens. Je parle de vies humaines et vous me répondez paperasserie ! » 

Le procureur : « Que pensez-vous des habitants de la DNR et de la LNR ? »

Roubane : « Je vais vous faire un aveu : ma belle-mère vit à Donetsk, je n’ai donc pas une très bonne opinion de certains habitants de cette ville (rires dans la salle) et mon fils y est né. Qu’est-ce que je peux vous dire d’autre ? Je considère tout simplement les habitants de Donetsk comme des citoyens ukrainiens. »

L'audience est terminée, je mets ce tweet de Novikov en conclusion :

ishot-20

"Oui, je sais qu'en Ukraine les opinions sur Roubane divergent. Mais Nadia et moi lui disons un grand merci, car il est venu devant ce tribunal et a dit la vérité."

nadia

La suite après-demain !