L’accusation poursuit aujourd’hui le contre-interrogatoire de Vera Savtchenko.

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Pendant toute la matinée, l'accusation va passer du coq-à-l'âne pour la déstabiliser.

Le procureur : « Vous avez dit ne pas avoir vu le relais de téléphonie mobile le 17 juin. Comment pouvez-vous savoir alors que c’est un relais et à quel opérateur il appartient ? »

Novikov : « Je proteste. Le témoin n’a jamais dit de quel opérateur cette antenne dépendait ! »

Vera : « Que c’était un relais, je l’ai appris cet été, quand cette information a été rendue publique. »

Le procureur : « Entre l’audience d’hier et celle d’aujourd’hui, vous et Novikov avez communiqué ensemble au sujet de l’affaire ?

- Le consul ukrainien, Novikov et moi sommes dans le même hôtel, on se voit au petit déjeuner. Je n’ai rien à apprendre de l’avocat que je ne sache déjà.

- Vous avez montré des copies d’écran de la vidéo filmée par Roussky, comment est-elle entrée en votre possession ?

- Elle est sur Youtube. Et, par ailleurs, Mark Feygin a publié sur son site tous les éléments de l’affaire.

-  Vous en aviez donc pris connaissance avant ce procès ?

- Il fallait bien que je comprenne sur quoi était basée l’accusation. 

- Vous avez vu l’interview de Savtchenko par le journaliste de la chaine NTV ?

- Je ne regarde pas la télé, et encore moins la vôtre.

- L’écharpe qu’on voit sur sa tête quand elle est capturée, c’est celle de votre sœur ?

- En fait, c’est une cagoule et c’est bien celle de ma sœur. »

Le procureur s’intéresse maintenant au nombre de fois où elle a téléphoné à Nadia Savtchenko le 17 juin. Vera consulte la liste des appels fournie par l’opérateur et les énumère. Il y en a 23 entre 7h56 et 11h46.

Le procureur : «  Pourquoi y a t-il des appels après 10 heures, alors que vous prétendez que son téléphone avait cessé de répondre à partir de ce moment-là ? »

Vera : « Quand j’ai entendu une voix masculine me dire au bout du fil "Qu’est-ce que vous êtes venus faire sur notre terre, salopards !", il était à peu près 11 heures. Mais je n’ai plus entendu ma sœur après 10h09.

- Tiens, tiens ! Et pourquoi tous ces appels après 10 heures durent-ils plusieurs secondes, parfois presqu’une minute ? Vous voulez nous faire croire que cela correspond à une sonnerie qui résonne dans le vide, à des appels non aboutis ? »

Novikov : « Je proteste contre votre façon d’interroger le témoin ! »

Le procureur : « Et moi, je proteste contre vos façons à vous ! »

Le juge : « Je donne raison à la protestation du procureur et récuse celle de l’avocat, car il est dans son tort. »

Le procureur demande ensuite à Vera de préciser les caractéristiques techniques du drone qui a filmé l’antenne du relais (la vidéo est sur mon billet d’hier) et celles de la caméra qui y était fixée. Il veut savoir pourquoi, si plusieurs envols de ce drone ont eu lieu, il n’y a qu’une seule vidéo.

Vera : « Je suppose que c’était la plus réussie. Quand aux précisions techniques, ce n'est pas mon domaine.»

Le procureur : « Pouvez-vous nous décrire la tenue de combat des membres du bataillon Aïdar ?

- Non, je ne suis pas non plus compétente dans ce domaine.

- C’était des uniformes ou des tenues disparates ?

- Si je vous dit que Melnitchouk, le commandant du bataillon, n’avait qu’un survêt’, faut-il en dire davantage ?

- Ce n’est pas une réponse. La tenue de camouflage de votre sœur était-elle la même que celle des autres Aïdarovtsy ?

- Pas tout à fait la même, mais elle y ressemblait.

- D’où tenez-vous que les combattants d’Aïdar avaient des jumelles de théâtre et des radios de skieurs ?

- Je sais qu’ils étaient parmi les moins bien équipés et que certains n’avaient même pas d’armes.

- Le ministère ukrainien de la défense ne leur envoyait pas d’argent ?

- Notre pays est pacifique, il ne s’est jamais préparé à une telle guerre.

- Parlez-nous de l’arsenal du bataillon Aïdar.

- Mais enfin, je ne suis pas militaire !

- Un enquêteur était-il présent lors du vol du drone ?

- (ironiquement) Vous parlez de Dmitri Manchine ? (C’est le principal enquêteur russe.)

- Non, un enquêteur du SBU. Ivan Smiely, par exemple.

- Non, il n’y avait aucun enquêteur.

- Dites-nous à quelle distance du relais a décollé le drone.

- Je ne suis pas spécialiste, je ne peux pas vous répondre.

- Combien de fois avez-vous rencontré votre sœur entre juillet 2014 et aujourd’hui ?

- Selon vos règles, deux fois par mois, à travers une vitre.

- Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?

- Le 8 décembre.

- Vous avez parlé de choses concernant ce procès ?

- Oui, nous nous sommes demandé quels vêtements nous mettrions pour l’audience.

- Vous avez témoigné de votre propre initiative devant le SBU ?

- Oui.

- Comment la liste de Roubane (celle des prisonniers à échanger) est-elle tombée entre vos mains ?

- Il m’en a donné une copie quand j’ai fait sa connaissance cet automne.

- Pourquoi la lui avez-vous demandée ?

- Pour avoir leurs noms complets et leurs dates de naissance, pour le cas où le tribunal m’aurait posé des questions à leur sujet.

- Sur cette liste, le mois de naissance de Savtchenko est indiqué par erreur comme étant le mois de juin. Quand vous l’avez lue devant nous, pourquoi avoir corrigé de vous-même cette erreur et dit qu’elle était née en mai ?

- Parce qu’elle est née en mai ! »

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Le second procureur la presse ensuite de questions pour savoir quels éléments du dossier elle connaît et quand et comment elle en a pris connaissance. Elle répond qu’elle les a trouvés sur Internet, qu’elle n’a pas visionné toutes les vidéos disponibles, mais que celle où le pope Maretsky accusait Nadia de l’avoir torturé l’a bien amusée, car ce jour-là elle et sa sœur étaient ensemble à Kiev pour voter.

Le procureur : « Et les dépositions des témoins de l’accusation, vous les avez lues ?

- Non. Je n’ai d’ailleurs pas le temps de lire les 40 tomes qui constituent votre dossier d’accusation. »

Nadia à sa sœur : « Tu aurais dû les envoyer au diable, ces satanés procureurs !»

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Lorsque l’audience reprend après la pause du déjeuner, Novikov interroge à nouveau Vera. Son but : comme il est probable que le tribunal refusera de verser aux pièces du procès les données du téléphone de Vera parce qu’elles ont été fournies par un opérateur de téléphonie mobile ukrainien, il est de toute importance qu’elles figurent au moins dans le procès-verbal de sa déposition.

Novikov : « Quand vous avez essayé de joindre votre sœur après 10h09, quelqu’un a-t-il décroché ou cela sonnait-il dans le vide ? »

Le juge repousse la question, car elle a déjà été posée.

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Novikov la reformule autrement : « Essayez de vous souvenir : à quel moment les trois téléphones de Nadia se sont-ils trouvés hors de la zone de couverture et ont cessé de répondre? »

Vera : « Un peu après 10 heures et j’ai pensé alors qu’elle avait péri. Et puis est arrivé un SMS généré automatiquement qui m’avertissait que ses portables étaient à nouveau dans une zone de couverture et j’ai recommencé à l’appeler.

- Y a-t-il eu des fois où quelqu’un décrochait et raccrochait aussitôt ?

-  Jamais. »

Novikov lui demande ensuite de confirmer que la défense ne lui a jamais soufflé ses réponses ou influencée dans tel ou tel sens. Ce qu’elle confirme.

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Le procureur reprend la parole : « Après les combats du 17 juin, quels ont été les mouvements des unités ukrainiennes et quels moyens de transport ont-elles utilisés ? » Vera répond qu’elle ne sait pas, tandis que Nadia monte sur le banc de sa cage pour crier : « Vous torturez ma sœur depuis deux jours dans un seul but : trouver la faille qui vous permettra de récuser son témoignage ! »

Novikov demande que les prises de vue du drone soient jointes aux pièces du procès. L’accusation s’y oppose, car « cela a pu être filmé n’importe où et laisse planer des doutes sur l’authenticité de la video. Mais même en supposant que cela ait été filmé là où le témoin le prétend, le mât est par terre et c’est donc sans intérêt. »

Le juge à Novikov : « Cette video est nulle et non avenue. Si elle avait été filmée en Russie, nous pourrions la considérer comme une pièce à verser au dossier. Mais elle a été filmée à l’étranger et sans doute après le début du procès, elle n’est donc pas recevable.»

A cet instant le juge Ali Khaïboulaïev déclare aux juges que Novikov vient d’envoyer un SMS à Vera. Novikov lui apporte son portable : « Où est-ce que vous voyez un SMS, vous ? Il est où ce SMS ? »

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L’audition de Vera est terminée. Le tribunal décidera d’ici lundi 14 décembre, jour de la prochaine audience, si les expertises complémentaires demandées par Ilya Novikov sont recevables.