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Garri Kasparov répond aux questions qui lui ont été posées par les lecteurs de son site : http://www.kasparov.ru./material.php?id=56839B0D4E5D5

Arsène : Existe-t-il une véritable opposition en Russie ? Qui voyez-vous comme prochain président ? En un mot, pour qui voter quand auront lieu de vraies élections ?

Le régime poutinien a atteint un niveau de totalitarisme qui rend impossible toute action efficace de la part de l’opposition. Ceux qui se considèrent comme des opposants n’agissent en fait qu’avec l’accord tacite du Kremlin. Cela ne signifie pas qu’ils soient directement liés au système, mais le pouvoir les considère au minimum comme des auxiliaires lui permettant de poursuivre la formation d’un état neo-totalitaire en Russie.

Il serait risqué de pronostiquer aujourd’hui qui pourrait être, dans des conditions de démocratie réelle, le prochain président, car nous ignorons complètement quelles seront les structures politiques de la Russie post-poutinienne. On peut toutefois logiquement supposer que la fonction présidentielle, si elle subsiste, se réduira à un rôle de représentation et que la formation du gouvernement sera une prérogative du parlement. Mais le pouvoir actuel ayant de facto dénoncé la Constitution russe, une période de transition sera nécessaire pour préparer le pays à choisir d’abord une Assemblée Constituante afin de décider du genre de régime que la Russie adoptera. C’est seulement alors que pourront avoir lieu de vraies élections.

Vladislav : Ceux qui veulent se joindre à des actions de protestation sont de plus en plus soumis à des pressions de la part de leurs employeurs. Qu’est-ce qu’on peut faire dans ces circonstances, surtout quand on vit en région ?

Il est évident que ces pressions continueront à s’accentuer. Le seul conseil que je peux vous donner, c’est d’utiliser les réseaux sociaux pour établir des passerelles avec les gens qui partagent vos idées. Ces liens horizontaux pourront être très utiles dans l’avenir.

Nikolaï : Comment est-il possible qu’on n’arrive pas à réunir à Moscou 2 millions de signatures pour exiger un référendum qui permettrait d’exprimer notre défiance à l’égard du pouvoir ?

Ce serait vouloir jouer avec des escrocs selon leurs règles, règles qu’ils changent d’ailleurs en permanence. Dans la Russie d’aujourd’hui, le référendum est une fiction. C’est se tromper soi-même que de croire qu’on peut se débarrasser de ce pouvoir avec des pétitions et que des changements peuvent se produire grâce à nos votes. Cette méthode soft était encore possible il y a 4 ans : il aurait suffi que 2 millions de personnes sortent dans la rue en 2011-2012, mais nous avons laissé passer cette occasion de changer le régime pacifiquement. Toute tentative aujourd’hui de reproduire la manifestation de la place Bolotnaïa serait immédiatement et violemment réprimée. Nous en sommes donc arrivés à une situation où la question n’est pas de savoir s’il y aura ou non une révolution, mais quelle forme elle prendra et il est désormais certain qu’elle ne pourra pas être pacifique, contrairement à ce que pense Khodorkovsky, car Poutine a brûlé peu à peu tous les ponts et il n’hésitera pas à faire couler le sang.

Leonide : Le choix d’Eltsine de désigner Poutine comme son successeur, c’était une décision personnelle ou bien y a-t-il été contraint en échange de garanties ?

Pour ce que nous en savons, ce fut une décision familiale, si on prend le mot famille au sens large, celui de clan. Et manifestement, Poutine a tenu ses engagements. Au vu du passé de Poutine, on peut penser que Tchoubaïs et Koudrine, qui avaient soutenu le choix d’Eltsine, se sont dit à l’époque qu’ils pourraient le contrôler en menaçant de révéler ses liens avec le monde criminel. Mais l’Histoire se répète : une fois au pouvoir, un dictateur a toujours les moyens de faire oublier ce que fut son passé.

Evguény : Jusqu’à quel point Poutine est-il dangereux pour le monde civilisé ? Pourquoi l’opposition libérale l’a-t-elle si longtemps soutenu, alors que chacun savait déjà qui il était réellement ?

Le pouvoir de Poutine est bien plus dangereux pour le reste du monde que l’Etat Islamique et autres organisations terroristes, car il possède l’arme nucléaire et un poids politique qui lui permet de violer tous les accords internationaux. L’occident est infesté par ses groupes de pression et ceux-ci n’auront de cesse de provoquer des crises, d’autant plus que la population russe est comme un drogué en manque d’injections qui réclame sans arrêt sa dose. Chaque jour supplémentaire qui voit Poutine au pouvoir rapproche le monde d’une catastrophe potentielle.

L’opposition dite libérale continue à soutenir Poutine car depuis le début elle fait partie de ce régime : elle est née avec Eltsine et a accompagné l’ascension de Poutine, le considérant comme un moindre mal. Pour elle, le poutinisme est autrement préférable à un régime démocratique où l’électeur aurait son mot à dire.

Pavel : Comment pratiquement changer le régime ? Aucun espoir du côté des élections, la propagande n’a maintenant plus de limites. Que proposez-vous concrètement ?

Le verbe changer est inapplicable au régime poutinien, parce qu’on ne change pas de tels systèmes, on les renverse. On ne peut pas changer le poutinisme, car il s’agit d’une dictature personnelle de nature fasciste. Les élections ne sont effectivement qu’une manœuvre pour donner l’impression au peuple qu’il a le droit de s’exprimer, il n’y a donc rien à attendre d’elles. La seule issue, ce sont les protestations de masse contre l’aggravation de la situation économique et sociale. Il suffirait que chacun pense à ce qui va se passer pour lui personnellement quand le régime s’effondrera pour que le processus de décomposition s’accélère.

Irina : Et si la solution n’était pas, tout simplement, la grève ? Ne plus aller au travail, ne plus participer au système, ne plus collaborer avec le régime ? Si les camionneurs étaient restés chez eux et avaient cessé de transporter le fret, le pays aurait été immédiatement bloqué. Qu’en pensez-vous ?

J’en reviens à ces passerelles horizontales : si les gens pouvaient s’unir et comprendre que les mécontents de Novossibirsk ont les mêmes intérêts que ceux de Kaliningrad, la situation serait tout autre. Mais notre société est tellement fragmentée qu’elle est incapable de mettre en perspective les problèmes locaux et de reconstituer le tableau général.

Sergueï : Les camionneurs parviendront-ils à faire supprimer la taxe Platon, obtenant ainsi une première victoire sur le régime ?

C’est impossible. Ce serait toucher au fonctionnement même du système. Le pouvoir est mafieux et les intérêts de Rotenberg sont une chose sacrée pour Poutine. On peut seulement espérer que certains comprendront un jour que tout est lié et que l’annexion de la Crimée et le racket de Rotenberg procèdent de la même logique : voler le plus possible.

Arcady : Seriez-vous prêt à travailler avec Khodorkovsky ?

Je suis prêt à travailler avec tous ceux qui partagent avec moi les deux axiomes suivants : 1 - Le régime actuel étant criminel et illégitime, toutes les décisions qu’il a prises, dont l’annexion de la Crimée, sont illégales. 2 – Il faudra procéder à une lustration à tous les niveaux du pouvoir, car il a été gangrené par la corruption et le banditisme.

Pavel : Quelles sont les chances de la Russie et l’Ukraine de devenir dans les dix prochaines années des états démocratiques se développant selon le modèle européen ? Combien de temps allons-nous nous battre en Syrie et à qui déclarerons-nous la prochaine guerre, si Poutine conserve le pouvoir ?

Pour l’Ukraine, les chances sont visiblement plus élevées que pour la Russie, encore que rien ne soit jamais assuré. Quant aux perspectives d’un développement démocratique de la Russie, la question n’est pas d’actualité car tout dépend de la façon dont s’achèvera le régime poutinien. Mais la vraie question à poser est la suivante : la Russie parviendra-t-elle à conserver son intégrité étatique dans l’après-Poutine, étant donné l’ampleur des destructions que sa clique a causées aux institutions politiques, économiques, sociales et morales du pays ? Ces dégâts sont incommensurables.

En ce qui concerne votre 2ème question, la Russie mènera en permanence des guerres tant que Poutine sera au pouvoir, car il a besoin de cet instrument de propagande. Où se dérouleront ses prochaines aventures militaires ? La carte du monde est grande et il est capable de provoquer des troubles partout. Mais heureusement pour nous, ses ressources armées ne sont pas inépuisables.

Kirill : Que pensez-vous de la décommunisation en Ukraine ? Quel sera l’avenir des forces de gauche dans une Russie débarrassée du pouvoir kleptocratique de Poutine ?

Les partis qui se considèrent comme les héritiers de Lénine et de Staline devront cesser d’exister après la dékaguébisation et la désoviétisation définitive de la Russie. Pour les autres partis de gauche, ils ne manqueront sans doute pas de partisans et plus vite ils se débarrasseront de l’héritage lenino-stalinien, mieux ce sera pour eux et pour la Russie.

Valery : Quand la Russie se débarrassera-t-elle de l’idéologie bolchévique et reviendra aux valeurs de la Rous’ tsariste ?

Le progrès est impossible quand on cherche les solutions dans le passé. La Russie du 21ème siècle devra être un état démocratique fédéral, des analogies vieilles de 150 ans n’apporteront aucune réponse aux questions que vous vous posez.

Anatole : N’est-il pas temps de s’occuper sérieusement de la création d’un « Forum de la Russie libre » qui servirait de prototype à la société du futur comme ne cesse de le proposer Piontkovsky ?

Cela rejoint ma suggestion d’établir des passerelles pour créer des liens horizontaux entre les citoyens. L’idée d’un tel forum est bonne, mais cela nécessitera de gros efforts organisationnels et suppose que la société y soit prête. Mais, comme on l’a vu avec les routiers, ils se sont contentés d’émettre des revendications professionnelles, ils n’ont pas compris que personne ne se soucierait de résoudre des problèmes qui ne concernent qu’eux. S’ils veulent être soutenus par la société, ils devront dépasser leurs intérêts particuliers et se joindre aux mouvements de protestation.

Denis : A chaque jour qui passe, je suis de plus en plus convaincu que la Russie n’aura une chance de cesser d’être un épouvantail pour le monde entier qu’après la défaite complète de Poutine, probablement militaire comme ce fut le cas pour Hitler, toutes proportions gardées. Partagez-vous mon point de vue ou voyez-vous d’autres variantes, s’il y en a ?

Vous parlez pour l’instant de la défaite de Poutine en matière de politique extérieure. Comme l’histoire l’a montré, les échecs d’une dictature sur le plan international donnent le signal aux désordres intérieurs. J’ai déjà dit que la Russie doit se débarrasser de ses velléités impériales et il nous faudra réaliser ce qui n’a pu être fait pendant les 25 dernières années et définir le destin de ce pays qui a pour nom Russie. Pour l’instant, il souffre de douleurs fantômes et se croit amputé d’une grandeur passée. C’est ce dont l’a convaincu Poutine. Il faudra purger les esprits de ces illusions et faire en sorte que chacun comprenne qu’il lui faudra payer pour la Géorgie, pour la Crimée et le Donbass. Le Japon et l’Allemagne ont payé un prix terrible, espérons que notre peuple s’en tirera à meilleur compte, mais il devra payer pour son soutien à ce régime criminel et reconnaître que c’est avec son accord, tacite ou non, que la Russie a été livrée au pillage.

Voilà pourquoi il serait déraisonnable de tenir des élections immédiatement après la chute du régime, car on verra alors affluer des passeurs de pommade qui rejetteront toutes les fautes sur le dictateur déchu et son entourage, eux-mêmes prétendant n’avoir fait que suivre le mouvement et n’être coupables que de petites entorses à la loi. Il ne s’agit pas de petites entorses : le régime poutinien est l’héritier d’un système totalitaire qui a anéanti l’élite de la nation, il a poursuivi l’œuvre de destruction de l’organisation successivement appelée Tchéka, Guépéou, NKVD, KGB et FSB. Nous aurons besoin d’avoir notre propre Nuremberg, non seulement devant la communauté internationale, mais également au sein même de notre société. Et il faudra enfin ouvrir au public les archives du KGB !

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