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Novikov est aujourd'hui encore le seul avocat présent. Il annonce qu’un spécialiste, Edouard Kozlov, se tient à la disposition du tribunal et est prêt à donner les résultats de son expertise de la vidéo prise par le séparatiste Igor Roussky au moment de la capture de Nadia Savtchenko. Le procureur grogne : « Ce n’est pas logique ! Lisez d’abord ses conclusions, nous verrons bien ensuite s’il est nécessaire de l’entendre ! » Le juge est d’accord avec les protestations de l’accusation. Novikov : « Vous aurez le droit de refuser ensuite de verser son analyse aux pièces du procès, mais la défense a elle aussi des droits. Nous tenons à ce que Kozlov soit entendu ! » Fort étonnamment, le juge Stepanenko donne droit à la demande de Novikov. On entend Nadia crier depuis sa cage "Alléluia !"

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C’est un homme âgé qui entre dans le prétoire. Edouard Kozlov est né en 1947 à Rostov, il est diplômé de l’Institut radio-technique de Taganrog et spécialiste depuis 10 ans dans le domaine du numérique. De son analyse des fichiers constituant la vidéo de Roussky, il ressort qu’ils ont été créés le 20 juin 2014 entre 20h et 23h (je rappelle que Nadia a été capturée le 17 juin vers 10h30). L’expert est incapable de dire si cela est dû à une manipulation ou au fait que la caméra aurait pu dysfonctionner, car elle ne lui a pas été soumise pour expertise. Les fichiers numériques étant toujours automatiquement numérotés dans un ordre croissant, il a constaté qu’il en manquait dix.

L’audience est interrompue pour une demi-heure, le temps que le tribunal décide si l’expertise de Kozlov peut être versée ou non aux pièces du procès. Quand elle reprend, le procureur Kouznetsov déclare que rien ne prouve que l’expert travaille où il le dit. Kozlov montre au tribunal sa carte professionnelle. Le juge : « Elle n’est plus valable ! Nous sommes en 2016 ! » Kozlov : « On est seulement dans la première semaine ouvrée de 2016, je n’ai pas eu le temps de la faire renouveler. »

Le tribunal consent à joindre les résultats de son expertise aux pièces du procès. Nadia : « On assiste aujourd’hui à de vrais miracles ! »

Après la pause du déjeuner, le procureur interroge Kozlov : « Vous avez fait un tableau résumant votre expertise, dans lequel vous écrivez que pour des raisons inconnues de vous certains fichiers numériques auraient disparu. Et vous déclarez aujourd’hui ne pas savoir quand cela s’est produit. »

Kozlov : « Je confirme que je ne sais pas. Comment pourrais-je le savoir ?

- Et pourtant vous affirmez qu’ils ont disparu. Pourquoi ?

- Parce qu’ils manquent. Chaque fois que vous appuyez sur le bouton record d’une caméra, se crée un nouveau fichier avec un numéro +1 par rapport à l’enregistrement qui l’a précédé.

- D’où tenez-vous cette information ?

- Je n’ai pas pu examiner la caméra, mais j’ai bien lu son manuel d’instruction. Regardez la page 89. D’ailleurs, c’est ainsi que fonctionnent toutes les caméras !

- Il n’y a rien de tel sur cette page.

- Parce que vous en lisez une traduction. Je n’ai pas eu le temps de chercher à quelle page cela correspond dans la version que vous avez.

- Vraiment bizarre, non ? A se demander si c’est vous qui avez procédé à cette expertise ! »

- Kozlov (sur un ton offensé) : « J’affirme en être l’auteur. »

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Pendant ce temps, dans la salle de presse où est retransmise l’audience, le journaliste de Mediazona s’assoit sur l’unique chaise disponible. Le flic en cagoule : « Lève-toi, remets-là à sa place, plus vite que ça ! » 

Novikov poursuit à présent la lecture de l’analyse psycho-linguistique de l’interrogatoire de Nadia à Voronèj qu’il avait entamée hier. Je m’en demandais la raison, tout s’explique : les experts Karpenko et Ouchakova ont analysé les mots et expressions de Nadia dans leur version russe, car elle s’exprimait en ukrainien.

Novikov : « Comment peut-on baser une expertise psycho-linguistique sur une traduction ? »

Nadia : « D’autant plus qu’ils transformaient mes paroles ! J’ai dit qu’à Lougansk j’avais prétendu avoir corrigé le feu pour éviter qu’ils s’en prennent à quelqu’un d’autre, et dans leur traduction cela donne que c’est moi qui ai corrigé les tirs ! Il paraît qu’on m’interrogeait comme témoin ? Alors pourquoi avais-je deux armes automatiques dirigées contre moi ? Bref, je disais une chose, le traducteur une autre et Manchine rajoutait ce qu’il voulait ! Cela ne m’indigne même plus… Si vous y tenez, repassez la vidéo de mon interrogatoire avec mes réponses en ukrainien ! »

Le procureur s’y oppose et le juge lâche la perle de la journée : « Montrer cette vidéo irait contre les intérêts de Savtchenko. Elle y répond comme témoin, alors qu’elle est maintenant accusée. »

Novikov demande que soit noté le fait que Nadia est d’accord pour que soit montrée cette vidéo. Un refus du tribunal serait une violation de ses droits à être défendue. Il dépose une autre requête : « Nous voulons appeler à la barre Karpenko et Ouchakova pour qu’elles nous expliquent comment elles ont pu dresser le portrait psycho-linguistique de notre cliente à partir d’une traduction. Nous sommes d’accord pour qu’elles répondent en visio-conférence si elles ne peuvent pas être physiquement présentes. »

Nadia : « Je soutiens la requête de mon avocat et je parlerai avec ces experts exclusivement en ukrainien pour vérifier leurs compétences. »

Le procureur : « Nous ne sommes pas contre, mais on ne connaît pas leurs adresses. »

Novikov : « Ouchakova habite à Kalouga et Karpenko à Moscou, leurs adresses figurent dans les pièces du procès. »

Le tribunal refuse de les convoquer et de visionner la video.

Novikov : « Je résume donc la position du tribunal : prouver l’innocence de Nadia va contre ses intérêts, c’est bien ça ? Visionner l’original d’un document filmé est inacceptable pour cette cour, mais sa traduction douteuse est recevable ? Je voudrais rappeler au tribunal nos doutes quant aux qualifications de l’experte Ouchakova en matière de psycho-linguistique, car elle travaille à l’Institut de l’Energie Atomique d’Obninsk… J’en viens maintenant au sujet de mes interrogations concernant l’identité du témoin Alexeï Potchetchouïev. J’avais envoyé un courrier à la direction du FSB de Rostov pour leur demander de vérifier l’identité de cet homme. »

Novikov lit le contenu de sa lettre. Elle est accompagnée des expertises des signatures du pseudo-Potchechouïev, des procès-verbaux de ses déclarations contradictoires et de la vidéo de sa déposition en visio-conférence où il apparaît grimé, perruqué et avec des lunettes noires. A la fin de sa lecture, on comprend que la lettre lui a été renvoyée par le destinataire avec tous les documents qui étaient joints : le tchékiste qui en a pris connaissance s’est contenté de souligner certaines phrases et de mettre ça et là des points d’exclamation. 

La prochaine audience est lundi prochain, le 18 janvier.