Nadia Savtchenko est en grève de la faim depuis 32 jours.

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Novikov, absent au début de cette nouvelle audience, annonce sur twitter que la défense compte faire entendre aujourd’hui Ivan Rousnak, un militaire ukrainien qui a participé aux combats du 17 juin 2014. (Alors qu’il avait été blessé, Nadia lui a apporté les premiers secours 15 minutes avant d’être capturée.)

En attendant son arrivée et celle du témoin, Feygin et Polozov déposent une nouvelle requête : exclure des pièces à conviction tout ce qu’a tourné le cameraman Khrolenko sur les lieux où ont péri les deux journalistes russes ainsi que les "pièces à conviction" qu'il a collectées.

Polozov : « Khrolenko, venu filmer le block-post le lendemain, y a ramassé avec une pelle diverses "preuves", qu'il a mises dans un conteneur pour les faire acheminer jusqu'en Russie. Il s’est rendu ensuite à l’hôtel où Volochine et Kornelyouk avaient résidé et y a vidé leurs chambres de tout ce qui leur appartenait. Tout cela a été remis à l’enquêteur, lequel a ajouté ces pièces au dossier d’accusation, alors qu’il savait pertinemment que Khrolenko avait agi en toute illégalité. Ces preuves sont donc irrecevables. »

Feygin : « J’avais déjà soulevé ce point lors des premières audiences et demandé d’exclure ces pseudo-preuves. Le tribunal avait alors ignoré mes protestations. »

En tout, ce seront 11 requêtes que va énumérer la défense dans la matinée, toutes concernent la façon dont ont été collectées et transmises les pièces à conviction, en infraction flagrante avec les procédures légales.

Le procureur déclare que l’accusation a besoin de temps pour étudier toutes ces requêtes.

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Nadia : « Il vous faut du temps ? Et moi, j’en ai du temps ? Je soutiens la requête de mes avocats. Mais je sais que si vous y donnez droit, c’est tout votre échafaudage de preuves qui alors s’effondrera. Ce que vous ne voulez absolument pas.»

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Le tribunal donne à l’accusation jusqu’à demain pour prendre sa décision.

Alors que le juge annonce la pause habituelle pour le déjeuner, Nadia offre aux journalistes présents dans la salle ce qu'elle a confectionné dans sa cellule :

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A la reprise de l’audience, Novikov demande à Ivan Rousnak, que le tribunal a accepté d’entendre, de raconter ce qui s’est passé le 17 juin 2014. Il connaît mal le russe, il s’exprime en ukrainien, l’interprète traduit son récit.

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« Ma profession est conducteur de tracteur, je suis originaire de Lvov. Après la mobilisation, j’ai servi dans la zone de lutte contre les terroristes du 20 avril au 17 juin 2014. Je suis actuellement sans travail. Nous avons été mis en alerte le 17 juin à 7 heures du matin, nous avons quitté notre block-post à bord de trois blindés et, alors que nous roulions, nous avons été touchés par des tirs. Le mitrailleur à côté de moi est mort sur le coup, d’autres ont été blessés par des éclats ou des balles. Puis un obus est tombé, notre commandant a été blessé à la tête et aux bras et moi aux épaules gauche et droite. »

Novikov demande que le tribunal autorise le témoin à montrer les traces de ses blessures. Les procureurs s’y opposent, suivis par les juges, car « le témoin est un homme et il y a des femmes dans la salle. » 

Rousnak : « Notre blindé était en feu, nous manquions d’air, nous avons ouvert la trappe, j’ai sorti mon camarade Mourzak qui était blessé et nous avons commencé à répliquer aux tirs de l’ennemi, tout en nous dirigeant vers Stoukalova Balka. On a réussi à parcourir 1,5 km sous la mitraille en portant les deux camarades qui étaient le plus atteints. Quant on est arrivés à la limite de la zone boisée, on est resté tapis.

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C’est là que Nadejda nous a trouvés. Elle a crié "Ne tirez pas, je suis des vôtres !" et elle a commencé à nous porter les premiers secours. Je me souviens qu’elle m’a dit que je ne devais pas essayer de retirer les éclats qui étaient fichés dans le cou de Mourzak à cause des risques d’hémorragie. Elle a téléphoné je ne sais pas à qui, puis nous a annoncé que les secours allaient arriver. Il était 9h30 quand je l’ai vue, elle rampait vers nous, elle s'était fait un bandage au bras car des tirs séparatistes l’avaient atteinte, elle s’est occupée de nous pendant une dizaine de minutes puis est repartie en rampant après nous avoir dit : "Ne bougez pas d’ici, une voiture va arriver pour vous transporter jusqu’à nos lignes, je vais essayer de trouver où sont les autres blessés." Mais on a dû bouger de l’endroit, car les tirs en notre direction n’arrêtaient pas.

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On a trouvé refuge dans le premier bâtiment qu’on a trouvé à Stoukalova. De là, on a entendu un Kamaz séparatiste qui a tiré sur un de nos hélicos qui survolait le coin, mais sans l’atteindre. Un peu avant 10 heures, on a entendu le bruit d’une voiture qui passait non loin, c’était sans doute celle dont avait parlé Nadia, mais nous n’étions plus à l’endroit convenu, elle ne pouvait donc pas nous trouver. Nous sommes restés cachés jusqu’à 1 heure du matin, tant que les tirs croisés ont duré. Quand la pluie a commencé à tomber et que les tirs se sont espacés, on a décidé d’essayer de rejoindre nos lignes par nos propres moyens, car les blessés perdaient de plus en plus de sang. On a pris la direction de Schastye, en portant Mourzak à tour de rôle. Après avoir marché pendant 1,5 km, on a enfin pû rejoindre nos positions. »

Nadia : « Je suis heureuse que vous soyez vivant, merci d’être venu témoigner. »

Novikov : « Vous avez quelle opinion de vos adversaires ? »

Rousnak : « Très mauvaise en ce qui concerne ceux qui nous ont tirés comme des lapins. Pour les habitants des territoires séparatistes, je n’ai aucune haine envers ceux qui parlent le russe. »

Novikov : « Je demande au tribunal d’accepter que la vidéo de la capture de Nadia soit montrée au témoin. »

Le juge : « Vous vous êtes entretenu avec lui pendant la pause, ce qui est interdit par la loi. »

Novikov : « Faire pression est interdit, mais pas s’entretenir ! »

Le juge refuse de montrer la vidéo à Rousnak. Le procureur, ayant entendu la voix de Vera Savtchenko dans le public, demande qu’elle soit expulsée de la salle. Vera se lève, indignée. Le juge : « C’est le dernier avertissement avant l’expulsion. »

L’accusation procède ensuite au contre-interrogatoire du témoin.

Le procureur : « A quelle distance se trouvait votre block-post de l’endroit où vous avez essuyé des tirs ? Quels ordres vous ont été donnés quand l’alerte a été donnée à 7 heures du matin ? »

Rousnak : « Pour la distance, je ne sais pas. Et l’ordre qu’on nous a donné, c’était de monter à bord des blindés. »

Nadia intervient : « Et ce, jusqu’à l’ordre suivant. »

Le procureur demande que le tribunal donne un avertissement à l’accusée.

Nadia : « Vous me tapez sur les nerfs avec vos questions idiotes ! »

Le procureur au témoin : « D’où tenez-vous que les tirs ont commencé vers 8 heures du matin ? »

Rousnak : « J’ai regardé l’heure sur mon portable… 

- Ah, ah, on vous tire dessus et vous, vous  consultez votre téléphone ? Quand les tirs ont commencé, vous avez fait quoi ?

- Des pansements aux blessés.

- Avec une main, tout en regardant votre portable ?

- Mais non, j’ai regardé l’heure sur mon portable avant !

- Combien de temps avant ?

- Je ne sais pas, peut-être cinq minutes avant ! »

Le procureur lui demande dans quel ordre de marche roulaient les trois blindés, Rousnak répond qu’à travers la meurtière il en a vu un à droite et que le second était à gauche.

Le procureur : « Ah, ah, et comment pouvez-vous affirmer qu’il y en avait un à gauche, si vous avez regardé par la meurtrière de droite ? »

La défense proteste, car l’accusation bombarde le témoin de questions sans laisser à l’interprète le temps de traduire.

Le procureur s’intéresse maintenant à la blessure de Nadia : « Elle saignait ? »

Rousnak : « Je ne sais pas, j’ai juste vu qu’elle avait un pansement au-dessus du coude.

- Pourquoi avez-vous dit qu’elle s’était fait elle-même ce bandage ?

- Ben, si ce n’est pas elle-même, ce serait qui ?

- Pourquoi l’avez-vous crue quand elle vous a dit qu’elle était des vôtres ?

- Sur la manche gauche, elle avait le drapeau ukrainien.

- Et comment expliquez-vous que sur la tenue de l’accusée on n’a relevé aucune trace de drapeau ukrainien ? A se demander si vous avez vraiment vu Savtchenko ce jour-là ! Vous avez parlé aujourd’hui avec Novikov avant l’audience ?

- Non.

- Comment se fait-il que vous témoigniez devant ce tribunal ?

- Novikov m’a téléphoné pour me demander mon aide, mais il n’a pas discuté avec moi de ma déposition. »

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Novikov réitère sa requête de montrer à Rousnak la vidéo de la capture de Nadia. Elle est immédiatement rejetée par le tribunal, qui annonce la fin de l’audience. La prochaine se tiendra après-demain, mercredi 20 janvier.