Nadia est en grève de la faim depuis 6 semaines

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L’audience commence avec la poursuite de l’audition du témoin ukrainien qui avait commencé à déposer hier. Le tribunal ayant mis en doute ses qualifications, la défense produit une copie des documents prouvant son appartenance à l’entreprise Ozon et la description du poste qu’il occupait en juin 2014. Ils sont en ukrainien, ce ne sont pas des originaux et ils sont datés de 2013. L’accusation s’oppose donc à ce qu’ils soient joints aux pièces du procès. Les juges aussi.

Novikov au témoin : « Qui vous a accompagné jusqu’à ce tribunal ? » 

Le témoin : « Oleg Roudtchev. » (C’est un activiste pro-ukrainien qui est souvent présent dans le public.)

Novikov : « Vous êtes-vous rendu avec lui dans l’oblast de Poltava ? 

- Oui.

- Pour rencontrer qui ?

- Sinyagovsky et Godzyakovsky (*ce sont des soldats du bataillon Aïdar), afin qu’ils transmettent leurs réponses concernant la proposition de la défense de les faire venir devant ce tribunal. »

Novikov aux juges : « Nous ferons connaître ultérieurement à la Cour leurs réponses. »

L’accusation demande à présent au témoin quelle était la nature exacte de ses fonctions. Comme il a déjà répondu la veille à cette question, la défense proteste, mais en vain. Le procureur cherche des contradictions dans ses réponses et essaie de lui tendre des pièges, mais cette tactique n’a aucun effet : le témoin répond posément, sans se démonter. Le juge fait de même, essaie de trouver des failles dans ses propos et, comme il n'y parvient pas, libère le témoin.

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Anton Naoumlyouk, qui couvre régulièrement le procès : « Un truc super : bien que l’audience soit retransmise par vidéo dans la salle de presse, aucun des journalistes présents n’a filmé l’écran pendant que le témoin déposait, ceci afin de ne pas nuire à la sécurité de sa famille restée à Lougansk. »

Le tribunal rend maintenant ses décisions au sujet des requêtes déposées hier par la défense. Les procureurs les refusent toutes : « Non, Jelezniev n’a enfreint aucune procédure et son expertise est donc valable. Non, il ne faut pas exclure des pièces du procès le portrait psychologique de Savtchenko basé sur les interviews donnés  par le pope Maretsky. »

Le juge : « Nous repoussons donc ces requêtes. »

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L’audience a repris après la pause pour le déjeuner. A la barre Oleg Oulenets, un expert qui travaille depuis 29 ans pour la compagnie ukrainienne Ukrtransneft. Son rôle est de vérifier le bon état des liaisons téléphoniques le long du parcours des oléoducs.

Novikov : « Utilisez-vous pour vos transmissions l’antenne qui se trouve près de Metallist ? »

Oulenets : « Les coordonnées que vous me soumettez diffèrent de quelques secondes de celles dont je dispose, mais il s’agit bien d’une antenne que nous exploitons. Il n’y en a d’ailleurs aucune autre à proximité. »

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Il montre une photo d’une antenne et précise qu’elles ont été toutes conçues sur le même modèle.

Nadia : « Votre Honneur, je demande au tribunal de joindre cette photo aux pièces du procès, étant donné que, selon l’accusation, je suis supposée avoir escaladé cette antenne pour corriger le feu afin de tuer ces pauvres journalistes. »

Les procureurs sont contre, tous les documents et photos que produit Oulenets sont en ukrainien et les dates indiquent seulement l’année.

Nadia : « Dans l’univers des procureurs, il n’existe qu’une seule langue, et c’est le russe. Je suis ukrainienne et l’ukrainien est ma langue. Si cette langue vous rebute à ce point, vous avez ici-même un interprète qui vous traduira tout. Même la photo. »

Le tribunal refuse de joindre le tout aux pièces du procès et demande à Nadia d’arrêter de crier, la menaçant de l’exclure de la salle.

Novikov promet de faire rédiger une traduction assermentée qui sera disponible lundi, lors de la prochaine audience, et il demande qu’elle soit versée ensuite aux pièces du procès.

Oulenets décrit, tout en la dessinant, l’antenne de Metallist : « C’est une construction métallique de 35 mètres. Pour atteindre l’échelle qui permet d’accéder à son sommet, il faut se hisser sur sa base qui est à une hauteur de 6,8 mètres. » 

Feygin à Nadia : « T’es trop forte, Nadia ! Tu as fait un saut de 6,8 mètres ! »

Les juges regardent le dessin, Novikov leur propose d’analyser plutôt la photo, les procureurs sont contre : « Ce n’est pas celle de Metallist, donc elle n’a rien à voir avec notre affaire. » Les juges sont entièrement d’accord avec eux : « Rien ne prouve que tous vos relais de transmission sont construits sur le même modèle, nous n’avons que votre parole. Requête rejetée. »

L’expert, répondant aux questions de la défense : « Nous avons spécialement fait en sorte que l’accès à l’échelle sur tous nos relais soit impossible sans un équipement spécial, ceci afin d’éviter tout acte de vandalisme. Nos techniciens, quand c’est nécessaire, viennent avec leur propre échelle ou un véhicule spécialement équipé et il leur faut en général une trentaine de minutes pour atteindre le sommet. J’ai personnellement vu l’antenne de Metallist en octobre 2012, elle était en exploitation depuis l’année 2000. Elle n’est maintenant plus utilisée, mais nous ne l’avons pas démontée. J’ignore dans quel état elle est aujourd’hui. »

Le procureur à Oulenets : « C’est bizarre que vous connaissiez par cœur les coordonnées de cette antenne ! »

Oulenets : « Pourquoi bizarre ? J’ai apporté avec moi toutes les données nécessaires. Les dernières informations que je possède sur cette antenne datent de mai 2014, quand elle était encore debout. Depuis, l’Ukraine a perdu le contrôle de cette région. »

Le témoin suivant est Sergueï Tchapak, il est antenniste. Quand le procureur entend l'intitulé de sa profession, il s’oppose à ce qu’il témoigne : « Qu’est-ce qu’il pourrait nous apprendre en rapport avec ce procès ? Il va nous raconter qu’il est monté sur ce mât, quel intérêt ? »

Les juges toutefois le laissent parler, après avoir vérifié son identité et son livret de travail.

Tchapak confirme qu’il n’y a pas d’autres antennes de ce type dans un rayon de 30 kms. « Pour monter sur l’antenne, nous mettons une ceinture de sécurité et déployons, il faut être deux pour le faire, une échelle spéciale de 6 mètres munie de fixations, elle pèse une trentaine de kilos. »

Novikov: « On peut vous apercevoir d’en bas ?

- Oui, bien sûr.

- Quand vous êtes en haut, vous pouvez voir la route qui va de Lougansk à Schastyé ?

- Non, à cause de la végétation.

- Et le poste du contrôle routier ?

- Non plus, les arbres sont trop hauts. »

Feygin : « On peut se tenir au sommet de l’antenne sans équipement de sécurité ?

- En se tenant bien à deux mains.

- Et avec une seule ?

- Là, c’est plutôt risqué…

- Et avec un bras blessé et en tenant une paire de jumelles ?

- Si vous n’avez pas l’équipement de sécurité, c’est plus que risqué ! En plus, l’antenne oscille pas mal à cause du vent. Alors, avec un sac à dos et une arme automatique à la main, c’est plutôt difficile. »

Le procureur : « C’est une hypothèse ou bien avez-vous la preuve que c’est difficile ?

- En tout cas, je ne m’y serais pas risqué !

- En se hissant avec les coudes, c’est possible d’atteindre le sommet de l’antenne ?

- Sans l’équipement de sécurité ? Non.

- Pourquoi ?

- Pour ne pas risquer de tomber ! »

Le procureur ricane : « C'est juste un risque, ce n’est pas une certitude ! »

Le témoin suivant est Iaroslav Grigoriev, ex-militaire de la 80ème brigade de l’armée ukrainienne. Il raconte ce qu’il a vécu le 17 juin.

«  A 7 heures, ordre nous a été donné de monter dans nos blindés et de nous diriger, pour le protéger, vers un block-post qui était sous les tirs des séparatistes. A huit heures, nous avons été pris sous leur feu, un tir a atteint notre blindé, on a fait une embardée et nous nous sommes retrouvés au fond d’une tranchée. J’ai dit aux camarades d’ouvrir la trappe et de sortir. C’est à ce moment-là que le blindé a été touché une seconde fois. Nous n’avions plus de munitions. Quelqu’un à l’extérieur a crié qu’il allait jeter une grenade dans la trappe si nous ne sortions pas immédiatement. Je suis sorti, le type m’a enlevé mon casque, ma cagoule et mon gilet pare-balles, un autre a tué le soldat Valyavsky d’un coup de pistolet. Un homme est apparu, il a dit qu’il s’appelait Kèp et qu’il me garderait en vie pour que je serve d’interprète. Il n’avait pas l’accent ukrainien, il prononçait le G à la manière russe. A ce moment-là, je ne savais pas encore que personne dans l’équipage de mon blindé n’avait survécu, c’est après que j’ai appris que les séparatistes les avaient liquidés.

Ils m’ont pris ma carte militaire et mon argent et ils m’ont attaché contre un arbre, à côté de leur tranchée. Quand trois véhicules blindés de la 128ème brigade sont passés sur la route, Kèp a commandé d’ouvrir le feu. Les séparatistes étaient une quarantaine, il y avait beaucoup de cosaques parmi eux et tous portaient un ruban de Saint Georges. A un moment, j’ai vu qu’ils amenaient quelqu’un, le visage recouvert d’une sorte d’écharpe. C’est plus tard que j’ai appris qu’il s’agissait de Nadia Savtchenko. Ils l’ont ensuite fait monter dans une voiture qui est partie en direction de Lougansk. »

Novikov : « Quelle heure était-il ?

- Ils ont capturé Nadia Savtchenko vers les 10 heures et sont partis en voiture avec elle entre 11h et 11h30. Les autres prisonniers et moi avons été amenés à Lougansk plus tard, vers 14 heures. Nous sommes restés en captivité pendant 28 jours, le temps que Roubane organise l’échange de prisonniers. »

Nadia pose quelques questions d’ordre technique au témoin. Le procureur proteste, il y a des mots qu’ils ne comprend pas, parce qu’ils sont en ukrainien. : « Il faut tout traduire ! » L’interprète lui explique qu’il n’y a rien à traduire, ce sont des noms d’armes, ce sont les mêmes en russe et en ukrainien. Nadia au procureur : « Si vous aviez servi dans l’armée, vous les connaîtriez ! »

L’accusation déclare qu’il est tard et qu’elle a beaucoup de questions à poser au témoin. Elle propose de poursuivre son audition lundi prochain. Grigoriev réplique qu’il ne pourra pas revenir ce jour-là.

Novikov demande de joindre aux pièces du procès les documents fournis par le témoin. Le procureur s’y oppose, car ils contiennent des notes en ukrainien.

Nadia au procureur, en haussant le ton : « Je vous préviens, si vous continuez à bafouer mes droits et à manifester un tel mépris de ma langue, je ferai appel à Ella Pamfilova ! » (Elle est à la tête de la commission pour les Droits de l’Homme auprès de l’administration poutinienne.)

Le juge Stepanenko : « Vous êtes priée de ne pas donner de leçons à ce tribunal ! »

En conclusion, le tribunal ne joindra aux pièces du procès que le schéma qu’a dessiné le témoin pour illustrer ses propos. 

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La prochaine audience se tiendra lundi 1er février.