(Texte écrit en 1975)

Huit heures du soir, gare de Kiev. Dans mon compartiment, les autres voyageurs ont déjà retiré manteaux et écharpes, ne gardant que la traditionnelle chapka enfoncée jusqu'aux sourcils. Nous sommes le 30 Avril 1975, je pars vers l'ouest de l'Ukraine et suis parfaitement consciente que je suis sur le point de violer la loi soviétique, qui interdit aux étrangers de s'éloigner de plus de 40 km de leur ville de résidence sans autorisation.

Il faut noter que, jusqu'à l'année dernière, le kolkhozien n'était guère mieux loti. Attaché comme un serf du siècle dernier à son village, il n'a que depuis peu le droit de posséder un passeport intérieur, document nécessaire à tout déplacement. Toutefois, les villes lui demeurent encore fermées : pour y travailler, il doit justifier d'une autorisation de résidence, et pour obtenir celle-ci, il lui faut prouver avoir un emploi. Cercle vicieux que certains parviennent à rompre en épousant une citadine. L'heureux élu pourra ainsi disposer de 9 mètres carrés, le plus souvent dans un appartement communautaire, quitte, une fois sa propiska obtenue, à divorcer quelques mois plus tard, la procédure étant extrêmement simple et rapide...

Quant à moi, si l'OVIR (police des étrangers) et mon employeur, l'institut où j'enseigne le français, apprennent mon escapade, je risque fort d'être expulsée dans les plus brefs délais. Mais quoi ! Tant de mois passés dans la capitale ukrainienne, aux portes d'un pays qu'un règlement stupide m'empêche de découvrir, n'est-ce pas tenter le diable ? Depuis mon arrivée, je n’ai pu me rendre qu’à Tchernigov, à 140 kms de Kiev, parce que c’est faisable en une journée, violant en cela la règle qu’on m’a serinée : à plus de 40 kms de Kiev, il faut l’autorisation du service des étrangers. Déposer la demande à l’institut, rencontrer le vice-recteur (c’est le représentant du KGB), lui justifier le but de mon voyage et attendre deux semaines pour recevoir le tampon ou pas. On m’a déjà refusé les autorisations, d’abord pour Odessa et ensuite pour la Crimée. J’en ai assez d’avoir à expliquer aux Organes ce que signifie le mot tourisme.

Je vais donc tirer profit de ce long week-end du 1er Mai pour partir avec un ami à la découverte de l'Ukraine Occidentale. Région fermée aux étrangers s'il en est, car frontalière de la Hongrie et de la Slovaquie.

Sur la tablette recouverte d'un exemplaire de la Pravda qui suinte l'encre, commencent à s'entasser oignons et saucissons. Une bouteille de vodka émerge du sac d'un kolkhozien. Quand un Soviétique voyage, il festoie. Et parle beaucoup. On s'étonne de mon silence. Mais si j'ouvre la bouche, mon accent et mon russe bien imparfait me trahiront aussitôt. Mon copain leur explique alors que je suis estonienne. Les habitants des républiques de la Baltique écorchant horriblement le russe, et pas toujours involontairement d'ailleurs, mes compagnons de voyage semblent satisfaits de cette réponse. J'ai l'impression un peu puérile d'avoir réussi mes premiers pas dans la clandestinité !

Quatre heures du matin, nous descendons du train. La gare n'est qu'un quai adossé à la pente. De la montagne à vaches, mais bien difficile à gravir dans cette aube humide et froide. Après deux heures de cet exercice, nous sommes en vue d'un hameau : une vingtaine de khatas, ces chaumières ukrainiennes aux balustrades de bois et aux murs peints en bleu. Aucun chemin ne les relie entre elles, il faut traverser un petit torrent sur des pierres glissantes pour aller de l'une à l'autre. Le village semble endormi, et nous le dépassons sans éveiller d'autres réactions que l'aboiement des chiens. Comment vivent ces gens, comment se ravitaillent-ils ? La petite ville de Volovets est à plusieurs heures de marche et, manifestement, aucun attelage ne peut circuler...

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Il s'appelle Joseph, c'est un ami de Volodia, à qui il a déjà offert l'hospitalité l'année dernière. Berger de son état, ouvrier agricole entre deux transhumances, il est pauvre d'un bout de l'année à l'autre. Le kolkhozien, dans l'économie socialiste, est assurément le citoyen le plus défavorisé : certes, il a droit depuis 1966 à un salaire mensuel garanti en argent et en nature, mais celui-ci dépend de la richesse du kolkhoze. Il ne touche en moyenne que 70 % d'un salaire ouvrier, la proportion pour un sovkhozien (paysan salarié dans une ferme d'état) étant de 75 %. Le salaire moyen en URSS est de 140 roubles (un rouble = 6,50 francs), mais la rémunération du paysan est généralement plus près du salaire minimal (70 roubles). Depuis 1965, le kolkhozien a droit à une retraite. Elle représente généralement 50 % de son ancien salaire, le minimum étant de 20 roubles, et le maximum de 102 roubles (pour les ouvriers, respectivement 45 et 120 roubles). Le kolkhozien dispose de 12 jours de congés payés, (l'ouvrier : 15 jours), qu'il doit prendre obligatoirement en dehors des période de travaux agricoles.

Mais revenons à Joseph : sa maison est constituée d'une véranda en bois sur pilotis et des deux pièces traditionnelles. Dans la première, froide et nue, une cuve d'eau sur un banc et un tas de bois. Pendues à la patère, les vestes molletonnées de la famille. Dans la seconde, une table, deux lits et le poêle ancestral avec dans sa niche un matelas. Nous partageons son repas : des oignons et des morceaux de lard chauffés à la flamme et dont la graisse s'écoule sur une épaisse tranche de pain. La bouteille de koniak russe que nous lui avons offerte rend le très taciturne Joseph un peu plus bavard. Il ne parle pas russe, mais un mélange d’ukrainien et de hongrois. Ses filles vont à l'école et il espère que la plus grande deviendra institutrice. « Bien sûr, il lui faudra aller à la ville, dans un institut pédagogique, mais après elle reviendra enseigner au village. »

Je suis loin d'être aussi optimiste que lui : la plupart des étudiants issus du monde rural que je vois autour de moi à Kiev envisagent avec appréhension leur retour chez eux, une fois le diplôme obtenu, si grande est la différence entre les deux niveaux de vie. À la campagne, les divertissements sont rares, et les pénuries de ravitaillement fréquentes : ainsi la ville d'Oujgorod en 1973 a passé un hiver sans viande. Les communications sont difficiles (70 % des routes ukrainiennes, comme dans le reste d'ailleurs de l'URSS, ne sont que de simples chemins de terre, que la boue, au printemps et en automne, rend souvent impraticables.) Se rendre dans la capitale ukrainienne en fin de semaine n'est pas chose aisée : les trains, toujours bondés, sont extrêmement lents. Quant à la voiture, alors que le parc automobile s'est considérablement accru à Kiev comme à Moscou, elle est encore un phénomène extrêmement rare dans les régions rurales. C'est pour toutes ces raisons que l'étudiant sait qu'il demeurera confiné dans le village où un poste lui a été attribué. De plus, ce qui aux yeux  d'un Occidental  paraît être le dénominateur commun de la jeunesse soviétique citadine, à savoir l'ennui, semble être multiplié dans les campagnes, avec pour corollaire logique une consommation immodérée d'alcool...

Joseph nous explique qu'il est très fier de savoir lire (la disparition de l'analphabétisme est certainement une victoire indéniable du régime actuel). Chaque semaine, nous dit-il, il descend à la ville et achète le journal. Et justement, il voudrait savoir : est-ce vrai qu'on a vendu l'Alaska aux Américains ? Lui dire que la transaction date du siècle dernier ? Nous nous contentons d'acquiescer. Il hoche la tête et semble méditer l'information avec mélancolie...

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Il veut que nous sortions avec lui afin de nous montrer quelque chose. Il s'agit d'une trembita, longue trompe de montagne dont il est le seul de la région à savoir encore jouer. Il la plonge d'abord dans l'eau d'un ruisseau pour l'humidifier, puis, s'arc-boutant, il l'élève à l'horizontale et la porte à sa bouche. Une longue plainte retentit alors, que seule module l'intensité de son souffle. « Autrefois, dit-il, d'un pâturage à l'autre, c'est ainsi qu'on s'échangeait les nouvelles. Aujourd'hui, il n'y a plus personne pour me répondre, mais ça ne fait rien, je continue à jouer ! »

Cet abandon des traditions est, hélas, général. Par ailleurs, l'impérialisme soviétique russifie la musique folklorique et l'on voit souvent le baïan (accordéon) remplacer la flûte et la cornemuse, et les voix discordantes, typiques de ces régions de montagne, céder la place à des chœurs académiques. L'artisanat populaire, essentiellement le travail du bois et la broderie, est fabriqué maintenant en usines et alimente les beriozkas. Quant aux peintres naïfs, ils sont contraints de prendre pour sujets la réalité soviétique et l'imagerie révolutionnaire. L'attachement de Joseph pour sa trompe de montagne n'en prend que plus de relief et témoigne d'un besoin de retrouver une identité nationale...

Le soir, il nous emmène chez ses voisins, un couple de vieillards dont je distingue à peine les traits dans l'obscurité de la pièce éclairée à la bougie, et qu'un feu de tourbe enfume. Le sol est en terre battue, la table branlante. D'autres arrivent, s'assoient et jouent aux cartes. Nous buvons un café tiède dans des sortes de timbales, fabriquées avec d'anciennes boites de conserve. Parfois, le visage d'un fumeur de pipe rougeoie, ridé et contemplatif, puis plonge à nouveau dans l'ombre. Un tableau flamand, une scène d'un autre âge...  De longs silences, troués par des éclats de rire à des plaisanteries que nous n'avons pas comprises. Vers huit heures, tout le monde se sépare.

Chez Joseph, dans la grande pièce qui sert de dortoir, la chandelle brûlera toute la nuit. Volodia, à qui j'en demande la raison, m'explique : « La nuit, une maison sans lumière est une maison morte, elle appelle le malheur et les loups... » Cette nuit-là, pour la première fois de ma vie, j'ai dormi sur un poêle russe.

Tôt le matin, il fait encore sombre, nous quittons Joseph et sa famille pour reprendre le train qui nous conduira à Moukatchevo. Ville hongroise, slovaque, ukrainienne...? Ici, les frontières n'ont plus de sens : nous sommes dans cette Ruthénie successivement hongroise, tchèque, à nouveau hongroise en 1938, puis finalement soviétique depuis 1945. Dans cette petite ville à l'allure très Mittel-Europa, deux messieurs en vélo se saluent en hongrois avec une dignité tout habsbourgeoise, tandis qu'un peu plus loin, près du marché kolkhozien, une bande de Tsiganes furète entre les étalages, saluée par les injures de robustes Ukrainiennes, qui portent en sautoirs des colliers d'oignons.

Quand Volodia s'enquiert de notre route, en russe évidemment, la seule personne qui daigne nous renseigner nous indique la direction opposée. Réputé langue d'échange dans cette gigantesque union des peuples qu'est l'URSS, le russe est également un instrument de domination. Certains intellectuels ukrainiens se plaignent que le pouvoir central exerce un travail de sape très insidieux contre la langue ukrainienne, en diffusant des émissions de radio dans un ukrainien imparfait et parsemé de russismes, ou en faisant paraître des ouvrages dans une typographie erronée et d'un style volontairement maladroit. Certes, en Ukraine comme dans les autres républiques de l'Union Soviétique, l'enseignement est dispensé dans la langue nationale, du moins dans les écoles primaires, mais il est rare d'entendre quelqu'un s'exprimer dans un ukrainien parfait, en tout cas à Kiev, où la présence russe se fait davantage sentir que dans les campagnes.

L'autocar qui nous emmène à Oujgorod est rempli de paysannes solides et indestructibles, forgées par le froid et les lourds fardeaux. Elles viennent vendre à la ville le produit de leur parcelle individuelle. L'existence du marché libre, avec sa notion de concurrence et de profit, est une survivance paradoxale du passé, face au marché d'état, avec ses prix fixes et ses produits de qualité souvent médiocre. Il est stupéfiant de songer que ces lopins de terre, qui ne représentent que 3 % de la surface cultivable, fournissent le tiers de la production agricole totale de l'Union Soviétique.

Quand fruits et légumes font défaut par suite d'une mauvaise distribution ou de récoltes catastrophiques, il est courant de payer à des kolkhoziennes 3,50 roubles un kilo d'oignons (prix officiel : 50 kopecks), un kilo de tomates 10 roubles (au lieu d' 1,50 rouble) ou un concombre 3 roubles (contre un rouble au prix d'état.) N'était cette source de revenu, la situation financière du paysan serait bien précaire et, sans doute, faut-il y voir la raison pour laquelle le pouvoir ferme les yeux sur ces pratiques, puisqu'il n'est pas encore en mesure d'assurer un niveau de vie décent à la population.

Deux heures pour faire 60 km : la route n'est que trous et bosses, vestiges du long hiver, et, à chaque bond que fait le véhicule, les volailles vocifèrent au fond des sacs.

Oujgorod, à la frontière avec la Tchécoslovaquie : ville universitaire, aéroport militaire. Nous n'y séjournerons pas. Comme je ne puis exhiber mon passeport (formalité nécessaire à l'attribution d'une chambre d’hôtel), nous décidons de prendre le train de nuit pour Lvov. Nous avons tout juste le temps de jeter un coup d'œil au musée en plein air, qui regroupe différents types architecturaux traditionnels, dont ces extraordinaires églises en bois de la lointaine Carélie, aux confins du monde finnois.

Trop de soldats dans les rues : j'ai hâte de quitter cette ville de garnison, si proche de la frontière. C'est avec soulagement que Volodia voit notre train s'ébranler. Rétrospectivement, je me rends compte de la folie que nous avons commise et des dangers que je lui fais courir : lui, ce n'est pas l'expulsion qu'il risque...

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Étrange Europe orientale où l'on a l'impression de pouvoir décliner le nom des villes : Lemberg autrichien, Lwów polonais, Lviv ukrainien... Mais, à nouveau, l'imminence d'une nuit sans toit nous chasse de cette cité où j'aurais aimé rester plus longtemps.

Avant de prendre le train pour Kiev, un dernier regard à la salle d'attente où, comme dans toutes les autres gares de l'Union Soviétique, s'entassent paquets et ballots et, massées autour d'eux, des grappes de voyageurs, peuple en mouvement, qui migre éternellement du kolkhoze au village, et du village à la ville. Ce monde paysan, qui constitue plus d'un tiers de la population soviétique, me paraît soudain étonnant de puissance et de passivité.

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Kiev, cinq heures du matin, le boulevard Chevtchenko est vide. Nous posons nos sacs à dos au pied du monument à Lénine en face de la Bessarabka, dans l’attente des premiers trolleys.

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Quand j’arrive à mon foyer, le commandant m’annonce que je suis attendue de toute urgence chez Maria Maximovna, ma chef de chaire. Scrogneugneu, la poisse ! Tout en me hâtant vers l’institut qui n’est qu’à quelques pas, je prépare mon discours : nier, nier et nier. Ne rien signer. Ne pas parler de Volodia. Faire l’idiote.

Le boulet du canon n’est pas passé loin, mais ce n’est pas moi qu’il visait. Maria Maximovna : « Saviez-vous où se trouvait votre collègue A. pendant ces quatre jours ? (* cette enseignante française ayant fait ultérieurement carrière dans la diplomatie française, je préfère lui garder son anonymat) Eh bien, elle est partie en Crimée avec un Tatare et s’est fait voler son passeport dans les transports publics à Simféropol. Heureusement qu’elle a signalé ce vol à la milice locale, autrement nous ne l’aurions jamais su. Vous étiez au courant ? » Je pense alors au pauvre Ildar, notre ami commun, il étudie à Kiev et ne cesse de nous répéter : « Un jour, je reviendrai vivre là d’où ils nous ont chassés ! »

Je réponds que je ne suis pas au courant et maudis A. dans mon for intérieur : ne pouvait-elle pas attendre leur retour à Kiev pour signaler le vol de son passeport ? 

Tout s’est bien terminé pour elle, elle s’en est tirée avec un avertissement. Quant à Ildar, il a été chassé de son institut et personne ne l’a plus revu...