Nadia Savtchenko est en grève de la faim depuis 48 jours

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Au début de l’audience, l’accusation annonce qu’elle ne s’oppose pas à l’audition de l’enquêteur principal Manchine. Le juge Stepanenko donne donc droit à la requête déposée avant-hier par les avocats de Nadia Savtchenko.

Nadia veut compléter les déclarations qu’elle a faites lors de la précédente audience : « Un, j’ai déjà expliqué quelle préparation j’avais suivie en tant que pilote. Un des témoins de l’accusation ayant dit "Puisqu’elle jette des bombes, elle est donc capable de corriger des tirs", je tiens à préciser que ma vue n’est pas idéale. Elle est suffisante pour piloter, pas pour lâcher des bombes. Deux, ce tribunal n’arrête pas de prétendre que j’avais sur moi une carte de sniper. J’aimerais qu’un spécialiste vienne m’expliquer ce que c’est, car je n’en ai jamais vu. Pour une simple raison : ça n’existe pas. Trois, j’ai fait une sorte de maquette en papier qui mesure 2,5 mètres, ceci afin de vous démontrer que je n’aurais pas pu voir le block-post de Metallist si j’étais montée sur l’antenne de Stoukalova Balka. Il faudrait quelque chose pour la poser. » Une table est apportée.

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Nadia : « Kolya, tu te mets au sud et toi, Mark, au Nord. Ce n’est pas une preuve scientifique, c’est un calcul théorique. La feuille horizontale, c’est le sol. La verticale, c’est la hauteur des arbres. Ici, c’est l’antenne, là le block-post. Vous allez tendre un fil entre ces deux points. Qu’est-ce que vous constatez ? Oui, il ne peut pas rester droit, il se "casse" au-dessus du massif. J’aimerais que le tribunal joigne cette petite expérience aux pièces du procès. »

Le procureur Kouznetsov déclare que seuls les enquêteurs sont habilités à mener de telles expériences et que, d’ailleurs, le Codex russe ne prévoit pas de joindre des maquettes aux pièces du procès. Il s’y oppose donc.

Etonnamment, le juge n’en tient pas compte et accepte la demande de Nadia.

Nadia : « J’en reviens à ce qui s’est passé le 17 juin. L’accusation n’a cessé de présenter des preuves potentielles de ma culpabilité : si j’étais montée sur l’antenne, j’aurais pu… Etant membre du bataillon Aïdar, je pourrais être un sniper… Que des si et des hypothèses. Mais je suis un soldat, pas un assassin, je n’ai jamais tiré sur des gens désarmés, même si ce sont des ennemis. Maintenant, quelques mots sur mes conditions de détention à Lougansk : elles étaient supportables. Les séparatistes m’ont même donné du dentifrice et une brosse quand ils ont vu que je me nettoyais les dents avec de la cendre.

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Le soir du 17 un homme est entré dans la pièce où j’étais, il m'a dit qu'il s’appelait Adam Oumarov. (Voir la photo ci-contre avec sa bande de dégénérés.) Il m’a montré un papier sur lequel était écrit le nom d’un homme qu’il cherchait, car il était correcteur de tir. Non, je ne vous dirais pas son nom, même s’il est déjà mort, lance-t-elle au tribunal. J’ai répondu à Oumarov de ne plus le chercher, que c’est moi qui corrigeais le feu. Vous comprenez, en faisant cela, je ne risquais rien, j’étais déjà prisonnière, alors que lui, s’il était encore vivant, il pouvait encore poursuivre sa mission. Pendant cette discussion, Oumarov s’est vanté d’avoir fait abattre par ses Tchétchènes un avion ukrainien, un IL76 ou un AN26, mais qu’il en avait laissé la gloire au bataillon Zarya.

Jusqu’au 23, j’ai reçu de nombreuses visites de la "crème" des séparatistes : entre autres Kolomiets qui me disait qu’il allait me remettre aux services spéciaux pour qu’ils me brisent, puis que j’allais être envoyée à Magadan, Vladimir Gromov, il est mort maintenant, qui m’a déclaré qu’ils allaient m’amener à Moscou et que je ne reverrais plus l’Ukraine. Plotnitsky venait souvent, il me racontait que bientôt les combats auraient lieu près de la frontière roumaine, qu’ils allaient reconquérir leur "roussky mir". Des journalistes aussi sont venus, dont deux vieux vicelards qui voulaient qu’on me mette une robe affriolante pour faire "de belles images" ».

Polozov : « Le 23 juin, quand ils vous ont emmenée en Russie, vous avez compris où ils vous conduisaient ? »

Nadia : « Je l’ai compris, mais je n’ai pas voulu y croire. » Elle décrit ensuite en détails comment on l’a fait passer de voiture en voiture pendant le trajet entre Lougansk et Voronèj et comment elle a reconnu, parmi les faux témoins qui ont déposé, tous les membres de l’équipe de kidnappeurs.

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Après l’interruption pour le déjeuner, pendant laquelle Feygin et Polozov sont partis car ils devaient s’envoler pour Moscou, Nadia poursuit son récit de la journée du 23 juin. Elle évoque les deux gopniki Roudenko et Bobrov qui l’ont remise au véritable Potchétchaïev, l’arrivée à Voronèj et son premier interrogatoire par l’enquêteur Alexandre Medvedev. Vers cinq heures du matin, elle a été conduite par des hommes masqués à l’hôtel Evro, en réalité un simple motel pour routiers de passage.

« Ils n’ont même pas enlevé leurs masques en entrant et cela n’a pas semblé étonner la femme de la réception, elle avait manifestement l’habitude de voir son motel utilisé par les Organes comme lieu d’hébergement pour des suspects. Je plains ces pauvres femmes du motel qui ont dû témoigner devant ce tribunal en répétant mot pour mot la fable que leur avait écrite Manchine ! »

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Le 24 vers midi, le fameux Manchine lui a rendu visite dans la chambre où elle était retenue. Il l’a interrogée d’une voix fluette (elle imite le son de la voix) sur Maïdan, Avakov, Kolomoïsky, Aïdar, les positions de l’armée ukrainienne, mais rien au sujet de la mort des deux journalistes, puis il est reparti en la laissant sous la garde de deux hommes. Les gardiens se relayaient périodiquement, les uns masqués, les autres non.

« Le 25, Manchine est revenu avec un ordinateur portable et une imprimante, accompagnée d’une femme, Vika, qu’il a présentée comme une interprète, en fait une collègue du comité d’enquête. Il m’a dit que j’étais interrogée en tant que simple témoin dans l’affaire des exactions commises par l’armée ukrainienne. Il est revenu le 26 avec Didenko, un interprète, et il a fait installer une caméra pour enregistrer mon énième interrogatoire, lequel a duré jusqu’au soir. J’étais épuisée, car un des gardes, un simplet sadique, avait interdit qu’on éteigne la lumière dans ma chambre. Je dormais donc sous le lit.

Le 27, vers 19 heures, ils ont apporté un détecteur de mensonge, ça a duré jusqu’à deux heures du matin. J’ai dormi toute la journée du 28. Le 30 juin, ils ont changé mes gardes et le soir Manchine est venu me demander quelle était ma taille de chaussures. Il a demandé à Sazonov d’aller m’acheter des vêtements civils. Il est revenu avec un vêtement de sport et des mocassins dont les lacets avaient été retirés.

Manchine m’a conduite en bas : à l’extérieur m’attendait un minibus de la police avec de vrais policiers. On m’a ramenée au bâtiment où Medvedev m’avait interrogée la première fois. Manchine a alors fouillé mes affaires, a retourné les poches de mon nouveau jogging et y a trouvé 5.000 roubles. Je n’avais bien sûr jamais vu cet argent, mais il a scrupuleusement noté que j’avais de l’argent russe sur moi. A ce moment-là était présent Chouljenko, l’avocat d’office qu’on m’avait attribué.

On m’a fait passer une visite médicale et on m’a conduite dans une cellule du commissariat central. J’y ai passé trois jours. Ensuite j'ai été présentée devant un tribunal et ils m’ont enfermée dans une des prisons de Voronèj. Voilà comment s’est passé mon enlèvement.

Un jour, Manchine m’a dit : "Tu comprends, j’ai un chef au-dessus de moi. Alors tu vas collaborer d’une façon ou d’une autre si tu veux revoir un jour le ciel autrement qu’à travers les barreaux d’une prison." Ce Manchine qui a osé autoriser Life News à venir me filmer dans ma cellule, mais a empêché le consul ukrainien de me rendre visite… »

C'est maintenant au tour de l'accusation de l'interroger.

« Quel était votre but réel quand vous insistiez tellement pour qu’on vous envoie dans la zone de l’opération anti-terroriste ?

- Vous vous moquez de moi ? Je ne cesse de le dire : pour défendre ma patrie ! C’est difficile à comprendre ?

- Vous dites que la Russie est un ennemi qui a frappé l’Ukraine dans le dos. C’est comme ça que vous considérez le peuple russe ?

- Ne confondez pas la Fédération de Russie avec son peuple. VOUS n’êtes pas le peuple, et le peuple ne vous aime pas. Votre Fédération personnifie pour moi le pouvoir d’état et la politique d’annexion et d’invasion de ses dirigeants.

- Pourquoi avez-vous déclaré que les médias russes étaient des menteurs ? C'est votre point de vue ?

- Ce n'est pas mon point de vue, c'est un fait :  les médias russes sont des menteurs.

- Pourquoi avoir rejoint le bataillon Aïdar ?

- J’y connaissais des gens. J’aurais aussi bien pu choisir la 95ème brigade ou la 25ème, mais elles n’étaient pas dans la zone de l’ATO.

- Vous avez fait jouer vos relations pour le rejoindre ?

- Quelle question idiote ! C’est chez vous qu’il faut des passe-droits pour rentrer quelque part ! J’ai demandé à Melnitchouk, tout simplement, et il a accepté à la condition que je réintègre mon unité à la fin de mes congés.

- Vous n’étiez donc personne dans ce bataillon ?

- Exactement. J’étais une volontaire comme les autres. Pour vous, bureaucrates censés faire observer les lois et qui n’ont de cesse de les ignorer, c’est difficile de comprendre ce qu’est la guerre !

- A quelle heure avez-vous vu Godzyakovsky et Rybalko passer à côté de vous dans la voiture de votre sœur ?

- Entre 9h50 et 10h.

- Votre sœur a dit qu’elle était partie vers 10 heures. Vous contredisez son témoignage.

- Un témoin ne peut pas se souvenir de tout. Elle n’a pas été dressée comme vos faux témoins l'ont été par les enquêteurs. »

Le procureur proteste contre cette formulation.

Le juge Stepanenko demande soudain à Nadia quel était son salaire de pilote.

« Vous ne le croirez pas : 6.200 gryvnas. Et, si vous voulez savoir, 7.000 en tant que députée. »

Le procureur lui demande pourquoi elle a accusé les séparatistes qui l'ont capturée d'être des maraudeurs.

- Parce que l'un d'eux a voulu me voler mes chaussures et pour me les enlever, il m’a fait un croc-en-jambe afin de me faire tomber. Les procureurs veulent-ils que je leur montre ce mouvement ? »

Le juge Stepanenko : « Inutile, tout le monde sait ce que c’est. »

Le procureur : « Pourquoi n’avoir pas parlé de l’homme que vous appelez Karpov quand vous avez déposé la première fois devant ce tribunal ?

- Je vous en ai parlé, je vous ai décrit en détail l’homme qui conduisait la Niva. C’est seulement hier qu’on m’a montré sa photo et que j’ai appris ainsi son nom. »

L’accusation n’a plus de questions. L’audience est levée jusqu'à demain.

Karpov, dans un entretien ce jour avec Kommersant.ru, nie avoir jamais vu Nadia Savtchenko autrement qu’à la télé. Où il était le 23 juin 2014 ? Il ne s’en souvient pas, mais a l’impression qu’il n’était pas à Lougansk ce jour-là. « Elle se trompe ou elle affabule. » https://tvrain.ru/news/kurator_lnr_ot_ap_oproverg-402959/

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http://www.svoboda.org/content/article/27529748.html

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L'OSCE a installé cette caméra, près de Chirokino, non loin de Marioupol pour enregistrer les infractions aux accords de Minsk. Alexandre Tsaplienko, correspondant de guerre : « Nous avons de plus en plus de doutes sur le rôle que joue l’OSCE. Après que deux groupes de séparatistes ont ouvert le feu pendant deux heures sur nos positions, nous avons été contraints de répliquer. Lorsque nous avons demandé aux observateurs de publier cette vidéo qui prouvait qui était l’auteur des infractions, ils nous ont répondu que la caméra, pour une raison inconnue, n’avait rien filmé. Elle est située à 2 kms de nos lignes, elle est tournée vers nous et filme nos mouvements et nos positions. Mais pas celles des séparatistes, car ceux-ci ont interdit que l’OSCE installe une caméra qui filme dans leur direction. Et l’OSCE a dû se soumettre. Quand nous avons demandé à Alexander Hug s’il pouvait nous assurer que les séparatistes n’auraient jamais accès à ces images, il a avoué qu’il ne le pouvait pas. »