Nadia est en grève de la faim depuis 53 jours

L'inspecteur principal Dmitri Manchine est présent physiquement au tribunal de Donetsk, son interrogatoire n'aura donc pas lieu en visioconférence depuis Moscou. Mais interdiction de le photographier et de le filmer : c'est un témoin protégé. Comme j'ai trouvé une photo de lui prise un jour à son poste de travail, voici à quoi ressemble le falsificateur en chef de l'enquête :

manchine

Anton Naoumlyouk, le journaliste qui couvre le procès depuis le début pour Mediazone :

nadia naoumlyouk

"Défilé de colonnes de blindés autour du tribunal : Poutine a subitement donné l'ordre de mettre sur le pied de guerre la région militaire Sud pour vérifier ses capacités d'attaque."

A l’entrée du témoin, Nadia s’exclame en ukrainien : « Dieu merci, vous avez envoyé le vrai Manchine et pas un clone, comme l’autre fois avec Potchétchouïev ! » Elle s’adresse maintenant à Manchine (Pendant tous ses échanges avec lui, elle adopte un ton dur et extrêmement violent :

« Bonjour Dima, vous n’avez pas oublié l’ukrainien ? »

Manchine : « Je ne parle que le russe.

- Alors, comment tu faisais pour me comprendre ? Ok, raconte maintenant comment nous avons fait connaissance.

- Le 25 juin nous étions à l’hôtel Euro pour mener un interrogatoire.

- Je vous avais invité ? Raconte comment tu es arrivé : tu as frappé à ma porte ?

- Je suis entré et je me suis présenté.

- Combien y avait-il de personnes dans la pièce ?

- Il y avait moi, un interprète et un spécialiste.

- Vous ne connaissez pas ces gens-là ?

- J’ai déjà répondu, nous étions trois.

- Comment avez-vous entendu parler de moi si nous ne nous connaissions pas avant ? »

Manchine se tourne vers les juges : « Très estimé tribunal, je ne comprends pas ce qu’elle attend de moi ! »

Novikov à Manchine : « Qui vous avait parlé de l’existence de Savtchenko ? »

Nadia l’interrompt : « Stop, laisse-moi le lui demander moi-même : alors comment avez-vous  entendu parler de moi ? Vous m’avez vue dans la rue, je vous ai plu et vous m’avez suivie jusqu’à l’hôtel ? »

Manchine : « J’ai été informé de votre existence par des collègues du FSB de Voronèj, ils avaient interpelé une femme en tenue de camoufage et Medvedev, du comité d’enquête de Voronèj, m’a demandé de procéder à votre interrogatoire.

- Donc, dès que quelqu’un est interpelé à Voronèj, vous vous déplacez spécialement depuis Moscou ? Racontez la suite.

- Je vous ai interrogée en qualité de témoin le 25 et le 27 juin.

- Je portais quoi ?

- Une tenue de camouflage, puis un vêtement de sport.

- Comment se sont déroulés ces interrogatoires ?

- Tout est dans le dossier d’enquête.

- Comment vous et vos collègues étaient-ils habillés ?

- Je ne me souviens pas.

- Mais vous vous souvenez de mes vêtements… Où était placée la caméra, comment se déroulaient les interrogatoires ?

- J’étais assis sur une chaise et vous étiez dans un fauteuil.

- Qui tenait la caméra, une femme ?

- Oui.

- A quoi ressemblait la chambre ? Couleur du divan ? Couleur du papier au mur ? Qu’est-ce qu’on a mangé ?

- Je ne me souviens pas.

- Comment était habillé l’interprète ?

- Je ne me souviens pas.

- Sur la vidéo, on voit le moment où vous me rendez mon portable. Pourquoi était-il entre vos mains ?

- Vous inventez.

- C’est pourtant sur la vidéo, on vous voit me le donner, même que je vous demande si je peux l’allumer !

- Vous inventez. »

Nadia demande au tribunal de montrer l’extrait au témoin. Les juges refusent, car cette vidéo ne fait pas partie des pièces du procès.

Voici une capture d’écran de cette séquence :

nadia télephone

Nadia : « Pourquoi un avocat n’était-il pas présent ? »

Manchine : « Parce que vous étiez interrogée en tant que témoin.

- Quelles questions m’avez-vous posées ?

- Celles qui concernaient l’enquête.

- Et pourquoi le Comité d’enquête s’intéressait-il tellement à l’Ukraine ?

- J’appartiens au Comité d’enquête et je fais mon travail.

- Donc, vous ne répondez pas à ma question ? »

Manchine garde le silence.

Nadia : « Racontez ce qui s’est passé le 30. »

Manchine : « Un procès-verbal signifiant votre arrestation a été rédigé en présence d’un avocat commis d’office.

- Son nom ?

- Chouljenko, je crois.

- Vous l’aviez fait venir de Moscou ?

- Il appartient au barreau de Voronèj.

- Comment s’est déroulée la fouille ?

- Elle a été opérée par une policière, et votre tenue de camouflage a été confisquée à ce moment-là.

- Mais pas la tenue de sport. Parce qu’elle ne venait pas d’Ukraine ? »

Manchine garde le silence.

C’est Novikov qui interroge maintenant Manchine : « Quand et par qui vous ont été signifiées vos instructions au sujet de Savtchenko ? »

Manchine : « Par un major-général du Comité d’enquête.

- Comment les a-t-ils formulées ?

- J’ai déjà répondu à votre question.

- Quand avez-vous reçu l’ordre de vous rendre à Voronèj ?

- Le 23 au soir ou le 24 au matin, je ne me souviens plus.

- Pourquoi un tel intérêt pour quelqu’un qui avait été interpelé par la police routière ?

- Elle était en tenue de camouflage et n’avait pas de papiers.

- Et cela suffit pour dépêcher un enquêteur du Comité d’enquête de Moscou ? »

Manchine garde le silence.

Pendant l’interrogatoire de Manchine, Nadia se fait les ongles dans la cage. Le bruit de sa lime occupe tout l’espace sonore du tribunal.

Novikov : « Dans le cadre de quelle enquête vous êtes-vous rendu à Voronèj ? Quel nom portait le dossier ? »

Manchine : « Je vous le répète, on m’a demandé d’enquêter et je suis venu enquêter. »

Feygin : « Vous dites avoir signifié son arrestation à Savtchenko le 30. Il était quelle heure ? »

Manchine : « Je ne me souviens pas.

- Non ? C’était la nuit du 1er au 2 juillet, de 22h25 à 0h25.

- Je ne me souviens pas.

- A quelle heure lui avez-vous signifié son arrestation ?

- Je n’ai enfreint aucune procédure.

- Vous avez enfreint ses droits, en lui annonçant son arrestation le 30, alors que le document n’a été officialisé que le 2. »

Feygin poursuit en citant les articles de la loi concernant les procédures et les règles juridictionnelles.

Le juge : « Cessez de chercher à troubler le témoin, vous n’avez pas à lui faire la leçon sur ses connaissances  en matière de lois. »

Novikov : « Revenons au mois de juin. Sur quels faits précis avez-vous interrogé Savtchenko ? »

Manchine : « Je ne me souviens pas.

- Les évènements à Kiev ? Le renversement de Ianoukovitch ?

- Je ne me souviens pas. Nous posions les questions qui intéressaient l’enquête.

- Lesquelles ?

- Nous posions les questions qui intéressaient l’enquête.

- Comment pouviez-vous être sûr de son identité, puisqu’elle n’avait pas de papiers ?

- Elle m’a dit son nom.

- Pourquoi n’avez-vous pas porté dans le procès-verbal la mention obligatoire "selon les dires du témoin" ?

- Ça s’est fait comme ça. Un séparatiste nous a donné après ses papiers.

- Que faisait-il à Voronèj ? Vous l’aviez convoqué ?

- Précisez votre question.

- Comment est apparu ce témoin ?

- Je ne me souviens pas.

- Il est venu de sa propre initiative ? Vous lui avez téléphoné ?

- Je ne me souviens pas, il y a tellement de témoins !

- Pourquoi dites-vous que c’est un témoin ?

- Il a dit qu’il avait des informations sur Savtchenko.

- Vous l’avez interrogé où ?

- Dans un bureau du Comité d’enquête de Voronèj.

- Vous avez demandé un laissez-passer pour le faire entrer ?

- Je ne me souviens pas.

- Comment s’est-il retrouvé dans ce bâtiment ?

- J’ai déjà répondu à cette question.

- Non.

- Quand vous interrogiez Savtchenko, vous la soupçonniez de quoi ?

- Tout est dans le dossier.

- Je vois que vous voulez jouer à l’imbécile ! »

Novikov lui lit les articles de la loi qui précisent les différences entre le statut de témoin et celui d’accusé. « Pourquoi lui avoir demandé, quand elle n’était que témoin, si elle était spécialiste en matière de correction de tir ? »

Manchine : « J’ai déjà répondu à cette question. »

Novikov : « Selon votre version, vous avez proposé à Savtchenko de faire une demande écrite au service russe des migrations afin qu’elle obtienne un document temporaire lui permettant de circuler en Russie et de repartir en Ukraine. »

Nadia, en ukrainien : « Vous m’avez même donné l’adresse, peut-être ? »

Manchine : « Oui, je crois que je vous l’ai donnée… »

Nadia : « Tiens, vous comprenez l’ukrainien, maintenant ! »

Novikov : « Et pourquoi le service russe des migrations plutôt que le consulat d’Ukraine ? »

Manchine : « Je ne comprends pas le sens de cette question. Tout est dans le dossier d’enquête. 

- Comment justifiez-vous de l’avoir interrogée en pleine nuit en infraction avec l’article 146 ? Il y avait une urgence spéciale ?

- Nous en avons jugé ainsi.

- Expliquez-nous vos motifs, car ils ne figurent pas dans le procès verbal.

- Tout est dans le dossier d’enquête. 

- Qui figure dans le procès verbal comme témoin et qui figure comme victime ?

- C’est dans le procès verbal. Très estimé tribunal, ils font pression sur moi !

-  Allez-vous répondre à ma question ?

- J’ai répondu.

- Non.

- Répondez !

- Tout est dans le dossier d’enquête, les témoins y sont ! »

Nadia : « Dans le dossier il n’y a que des témoins qui n’ont rien vu, mais auxquels quelqu’un a raconté… Ils sont beaux, vos témoins ! »

Manchine garde le silence. Le juge annonce l’interruption pour le déjeuner, Manchine quitte la salle la tête basse, tandis que Nadia lui crie : « Manchine, si on te demande comment tu t’appelles et que tu répondes deux fois deux égalent quatre, ce n’est pas une réponse ! Tu vas te retrouver dans une prison ukrainienne pour un bon bout de temps jusqu’à ce que tu y pourrisses ! »

A la reprise de l’audience, Novikov revient sur la question du téléphone. « Quand Savtchenko demande si elle peut l’allumer, qui l’avait en main ? »

Manchine : « Elle.

- Elle a téléphoné à ses proches ?

- Je ne sais pas.

- Vous ne pensez pas qu’après une si longue séparation de sa famille, cela aurait dû être sa première réaction ?

- Je ne sais pas.

- Pourquoi vous demande-t-elle l’autorisation si, comme vous le dites, elle l’a sur elle ?

- Je ne sais pas.

- Comment se fait-il que vous ne saviez rien et ne vous souveniez de rien ?

- Je réponds à vos questions.

- Vous vous rappelez au moins ce moment sur la vidéo où vous sortez son portable de votre poche et le lui tendez ?

- Je l’ai déjà dit, elle avait son portable sur elle.

- Où exactement ?

- Je l’ai déjà dit.

- Vous l’aviez fouillée ?

- Non.

- Et si elle avait eu une arme sur elle ? Vous n’aviez pas peur pour votre vie ?

- Cette question ne concerne pas l’affaire.

- Vous vous rappelez à quelle date le séparatiste Gordéïev est venu à Voronèj vous apporter les affaires de Savtchenko ?

- Je ne me souviens pas. En 2015, je crois.

- Il a dit d’où il les tenait ?

- Il n’a pas dit de qui précisément, juste que des séparatistes les lui avaient confiées.

- Comment avez-vous fait sa connaissance ?

- Je l’avais déjà interrogé.

- Je vais vous rafraîchir la mémoire : son interrogatoire a eu lieu en octobre 2014 et celui de Kolomiets en mars 2015. Vous ne lui aviez jamais téléphoné avant ? »

Feygin intervient : « On peut vous lire le sténogramme des communications, si vous voulez ! »

Novikov coupe la parole à Feygin : « Non, un instant! » et demande à Manchine s’il a de l’antipathie pour l’armée ukrainienne.

Manchine : « J’ai le droit de ne pas répondre ?

- Non, nous avons posé cette question à tous les témoins.

- Ni sympathie ni antipathie.

- Vous êtes en contact régulier avec les séparatistes de la DNR et de la LNR ?

- Je ne juge pas nécessaire de répondre à cette question.

- Vous téléphonez régulièrement à Lougansk ?

- Je ne juge pas nécessaire de répondre à cette question.

- Vous êtes en relation avec Kolomiets ? Vous l’appelez frangin ? frérot ?

- Je ne répondrai pas à cette question.

- Comment avez-vous fait la connaissance de l’officier de la police routière Tertychnikov ?

- J’ai procédé à son interrogatoire.

- Vous ne lui avez pas soufflé ses réponses ?

- Non.

- Permettez-moi de lire à haute voix les procès verbaux des dépositions  que vous ont faites Tertychnikov et son collègue Loutsenko. » Novikov les lit, elles sont absolument identiques. Il les passe à Manchine. Celui-ci les feuillète, tandis qu’un silence de mort règne dans la salle.

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Ça vient de tomber : un anonyme vient de rendre public l'enregistrement d'une conversation qu'il a eue avec le père de Manchine : https://soundcloud.com/user-813012597/about-investigator-dmitriy-manshin

Celui- ci lui raconte que son fils lui a confié qu'il avait été obligé de falsifier le dossier, le père dit qu’il aurait mieux fait de refuser l’affaire, que Poutine n’est pas éternel : « Quand il ne sera plus au pouvoir, tout va retomber sur les lampistes. La version d’une militaire ukrainienne qui va se réfugier en Russie, c’était cousu de fil blanc. Une sale histoire pour la carrière de mon fils, c'est lui qui va payer pour les autres ! » 

Novikov poursuit l’interrogatoire de Manchine. Ses réponses varient entre : "Je ne sais pas", "Je ne me souviens pas", "Ça n’a aucun rapport avec l’affaire", "Tout est dans le dossier" et "J’ai déjà répondu à cette question". Avec de temps en temps : "Très estimé tribunal, l’avocat tente de faire pression sur moi !"

Quand Novikov lui demande s’il ne trouve pas étrange que la voiture qui emmenait Nadia à Voronèj ait mis 7 heures pour parcourir 300 kms, il répond : « Pourquoi étrange ? Pourquoi ne devrais-je pas croire un témoin ? »

Aux question de Feygin : « A quel moment est apparue la version selon laquelle Savtchenko aurait corrigé le tir depuis un point élevé ? Et pourquoi, alors qu’aucun de vos témoins ne l’y a vue, avez-vous décidé qu’elle avait dirigé le feu depuis le mât d’antenne de Stoukalova Balka ? », Manchine répond : « Parce que deux journalistes ont été tués. Il y a eu des expertises, elles sont dans le dossier, j’ai déjà répondu à cette question. »

Feygin : « Vous êtes-vous plaint auprès de votre père d’avoir été contraint de falsifier l’enquête ? »

Manchine se tait.

Feygin : « Nous avons des enregistrements de conversation téléphoniques entre Manchine et des séparatistes. Elles prouvent que Manchine ment depuis le début et qu’il lui a été demandé de construire un scénario basé sur la culpabilité de Savtchenko. »

Novikov précise que ce n’est pas le téléphone de Manchine qui était sur écoute, mais ceux des séparatistes, et que c’est ainsi que le SBU a découvert le rôle joué par l’enquêteur. 

Novikov énumère les nombreux manquements, infractions, erreurs et approximations qui figurent dans le dossier d’enquête : « Mon but était de montrer que Manchine avait fait son travail n’importe comment et qu’il avait bousillé l’enquête. Ce but est atteint. »

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Feygin demande à Manchine ce qu’il faisait au tribunal Basmanny de Moscou quand Denissov déposait en visioconférence. Manchine réplique : « J’ai déjà répondu à cette question. »

Feygin : « Non, vous n’avez pas répondu. Vous y étiez de votre propre initiative ou sur l’ordre de votre hiérarchie ?

- J’ai déjà répondu à cette question. »

Feygin : « Savez-vous que la Justice ukrainienne… »

Le juge lui interdit de poursuivre sa phrase.

Feygin poursuit : « … que la Justice ukrainienne a émis un mandat d’arrêt contre vous pour falsification de preuves… »

Le juge lui coupe la parole et demande à Manchine de ne pas tenir compte de cette question.

Feygin : « …pour falsification, enlèvement et détention illégale ? »

Le juge fait retirer la question.

Novikov : « Concernant l’expertise psycho-linguistique de Savtchenko, cela ne vous gêne pas qu’elle ait été effectuée à partir d’une traduction en russe de ce qu’elle avait dit en ukrainien ? Est-ce bien scientifique ? »

Manchine : « Pourquoi devrais-je mettre en doute les conclusions de l’expert ? 

- Vous avez interrogé le pope Maretsky ?

- Cela ne concerne pas l’affaire.

- Vous avez cependant joint aux pièces du dossier son interview par la télé russe !

- J’ignore pourquoi vous pensez cela !

- Mais si, souvenez-vous, cette vidéo où Maretsky raconte qu’il a été torturé par Nadia Savtchenko !

- Ah, mais c’est parce que cela permet de faire le portrait psychologique de l’accusée ! »

Et c’est ainsi que se termine l’audience d’aujourd’hui. J'ai comme l'impression que Manchine ne reviendra pas pour l'audience de mercredi : en une seule journée, il a fichu en l'air tout le bel édifice de mensonges construit depuis près de deux ans.