Nadia est en grève de la faim depuis 55 jours

ishot-5

Le pitoyable Manchine est présent à l’audience, je me suis trompée dans mon pronostic ! Les trois avocats de Nadia sont également là. Comme avant-hier, il est interdit de photographier le témoin. Dans la salle de presse attenante, seul le son est retransmis.

Nadia s’adresse à Manchine : « Allez Dima, on continue. Vous m’avez collé l‘article 105 pour "assassinat motivé par la haine". Pourquoi ? »

Manchine : « J’ai déjà répondu.

- Et voilà, il reprend son refrain ! Un tel motif suppose que j’aurais pu deviner que les deux journalistes se rendraient à ce block-post à tel moment précis. Je vous le redemande : pourquoi ?

- Tout est dans le dossier.

- A quelle page ?

- Tout est dans le dossier. »

Feygin : « Si vous continuez sur cette voie, vous devrez en répondre devant la Justice ! »

Nadia crie « Vous avez écrit : "jumelles d’un modèle inconnu, radio d’un modèle inconnu, carte avec annotations de la main de Savtchenko", quelles preuves en avez-vous trouvées ? Il y a une radio, il y a des jumelles dans les pièces à conviction ? »

Le juge lui demande de se comporter plus poliment.

Nadia prend un ton faussement obséquieux : « Mon cher Dima, auriez-vous l’obligeance de consentir à me dire quelles sont les preuves dont vous disposiez ? »

Le juge déclare que cette question a déjà été posée et que le témoin y a répondu.

Nadia : « Alors Manchine, ces preuves ? »

Manchine : « Les témoignages des témoins prouvent que ces objets étaient en votre possession.

- Vous les croyez, alors que vous mettez en doute ce que je dis. Pourquoi ? »

Le juge vient au secours du fantoche : « Parce que vous êtes l’accusée. »

Nadia à Manchine : « D’où tenez-vous que j’ai été entrainée au travail de sniper ?

- Tout est dans le dossier. 

- Grâce à toi, mon petit Dima, je suis en prison depuis presque deux ans. Est-ce qu’on t’a rajouté une étoile sur les épaulettes pour te remercier ? Tu parles de cartes : où sont-elles, personne ne les a vues dans ce tribunal. Comment aurais-je pu annoter des cartes inexistantes ? C’est quoi, ces cartes que vous auriez expertisées ?

- Les experts les ont analysées et je n’ai aucune raison de mettre en doute leurs conclusions. »

Le procureur Vladislav Kouznetsov vient à sa rescousse : « Les enquêteurs mènent leurs investigations de la façon qu’ils considèrent comme la plus appropriée. C’est au tribunal qu’il revient de juger leur travail. »

Novikov aux juges : « Manchine est incapable de répondre à nos questions, a-t-il toutes les compétences pour exercer son métier d’enquêteur ? »

Manchine : « En tant qu’enquêteur, j’avais reçu les pleins pouvoirs de ma hiérarchie. »

Novikov : « Je demande au tribunal de prendre note du fait que Manchine a baclé son enquête, recopiant le même texte pour différents témoignages. De plus, il refuse de répondre à nos questions. »

Le juge : « C’est que vous posez toujours les mêmes !

Novikov : « "Je ne sais pas" ou "Je ne me souviens pas" peuvent à la rigueur être considérés comme des réponses. Pas "Tout est dans le dossier". »

Nadia demande à Manchine de raconter selon quelle procédure il a fait analyser son écriture, les photos satellites et autres pièces à conviction.

Manchine : « Toutes les expertises concordent. »

Nadia : « Transmettez à votre père qu’il a élevé une belle saloperie d’ordure ! »

Novikov : « Pourquoi avez-vous transformé le motif d’inculpation et êtes passé de "complicité d’assassinat" à "assassinat" ? »

Manchine : « Tout est dans le dossier.

- Selon votre version, seuls Kornelyouk et Volochine sont morts à cause d’elle ? Avez-vous cherché à savoir s’il y avait eu d’autres victimes ?

- Cela n’a aucun rapport avec l’affaire. »

Polozov demande à Manchine depuis combien de temps il est enquêteur. Le tribunal fait retirer la question.

Polozov : « Quand il sera jugé en Ukraine, nous aurons nos réponses. » Il pose ensuite à Manchine des questions sur Mirochnikov, le témoin supposé avoir pris Nadia en stop et lui avoir généreusement donné de l’argent : « Comment et quand ce témoin est-il apparu dans votre enquête ? »

Manchine : « J’ai reçu une lettre anonyme ( !) et y ai répondu dans les délais prévus par mes instructions.

ishot-2

Polozov : « Voyons, voyons… Je lis que vous avez procédé à son interrogatoire le 20 mars et que vous l’avez convoqué pour interrogatoire le 26. N’est-ce pas une légère infraction aux lois de la physique temporelle ? »

Le juge fait retirer la question.

Polozov : « En quoi Mirochnikov est-il un témoin fiable ? Parce que ses déclarations permettaient de cacher le fait que Savtchenko avait été kidnappée par le FSB ? C’est encore une de vos falsifications ? »

Le juge fait retirer la question.

Polozov poursuit : « Quelle voiture conduisait Mirochnikov ? »

Manchine : « Une Gazelle, je crois.

- Vous connaissez sa plaque d’immatriculation ?

- Tout est dans le dossier.

- Non ! Son numéro n’y figure pas !

- J’ai répondu à votre question.

- Mirochnikov vous a fourni le GPS de son véhicule ?

- Non, ce n’était pas nécessaire pour l’enquête.

- Donc, n’importe qui peut vous raconter n’importe quoi, et vous considérez son témoignage comme fiable sans même le vérifier ?

- A cette barre je suis un témoin. Vous n’avez pas à m’interroger sur mon travail d’enquêteur. Je demande au tribunal de donner un avertissement aux avocats, ils ne cessent de m’accuser ! »

Feygin : « Pourquoi Savtchenko serait-elle partie en Russie au lieu de revenir à Kiev ? »

Le juge fait retirer la question.

Feygin poursuit : « Savtchenko a-t-elle demandé à contacter le consul d’Ukraine ? »

Manchine : « J’ai déjà répondu à cette question avant-hier. »

Nadia intervient : « Tu te souviens quand tu as pris une photo de moi dans la prison de Voronèj pour l’envoyer au consul ? Les terroristes de l’Etat Islamique n’agissent pas autrement ! »

Manchine garde le silence.

Novikov : « Comment expliquez-vous les contradictions entre les témoignages de Plotnitsky et de Roussky ? »

Manchine : « Tout est dans le dossier. »

Polozov : « Pourquoi avez-vous consciencieusement laissé de côté tous les faits qui prouvaient l’innocence de Savtchenko et retenu uniquement ceux qui pouvaient l’incriminer ? Qui vous a ordonné de falsifier l’enquête ? »

Le juge fait retirer la question.

Novikov : « C’était une question purement rhétorique : nous savons que l’ordre lui en a été donné par son patron Drymanov. » (* Lequel a reçu une belle promotion : il est maintenant le chef du Comité d’enquête de Moscou.)

Polozov : « Quel type de jumelles a été utilisé pour les reconstitutions ? »

Manchine : « Des B-7, ce sont les plus utilisées dans l’armée soviétique. (sic)

- Pourquoi justement celles-ci ?

- Je viens de répondre. »

Feygin : « La version au début de l’enquête était que Savtchenko était entrée en Russie par l’oblast de Voronèj. Pourquoi a-t-elle été modifiée en mai 2015 et l'accuse-t-on alors d'être passée par l’oblast de Rostov ? »

Manchine : « Les accusations portées contre elle en mai 2015 l’ont été dans le cadre de l’enquête. »

Novikov : « Vous avez quel grade ? »

Manchine : « Cela ne concerne pas l’affaire.

- Au début de l’enquête, vous étiez capitaine. Vous n’êtes pas monté en grade ? »

Le juge fait retirer la question.

Polozov : « Votre hiérarchie a-t-elle fait pression sur vous ? »

Manchine : « J’ai déjà répondu à cette question. »

Novikov : « Non. »

Nadia : « Vous a-t-on promis de l’avancement ? »

Manchine : « J’ai fait mon travail d’enquêteur. »

ishot-7

Pendant l’interruption pour le déjeuner, Natalia Kissel, une activiste de Rostov, lit aux journalistes présents une traduction du Kobzar de Chevtchenko en russe. Les flics l’écoutent attentivement.

Manchine revient à la barre après la pause, il a l’air plutôt abattu.

Nadia (en se moquant) : « Vous avez vu le mât d’antenne ? D’après les experts, toute personne qui y serait perchée serait visible de tous. Vous avez indiqué que sa hauteur était de 195 mètres. Par rapport au niveau de la mer ? »

Manchine : « C’est la conclusion des experts.

- Vous comprenez ce que signifie "par rapport au niveau de la mer" ?

- Les experts ont donné leurs conclusions. »

A partir de ce moment, Manchine choisit de ne répondre que d’une seule façon à toutes les questions que lui posent les avocats : « Tout est dans le dossier. »

Novikov : « Saviez-vous que Savtchenko était déléguée à l’APCE ? »

Manchine : « Vous posez cette question à l’homme ou à l’enquêteur ? »

Nadia : « Vous êtes deux maintenant ? Vous n’avez pourtant qu’un seul cerveau ! Alors, vous le saviez ou non ? Enfin, Dima, tu ne peux pas être idiot à ce point ! Au fait, Polygraf Polygrafovitch, il a dit si je mentais ou non ? »

Manchine : « Je ne sais pas qui c’est… »

Nadia : « Le polygraphe, le détecteur de mensonges ! »

Manchine : « Vous n’êtes jamais passée au détecteur de mensonges. »

Nadia : « Bravo, vous êtes vraiment un menteur pathologique ! »

Polozov revient aux contradictions quant à l’endroit où Savtchenko aurait traversé la frontière : « Alors, c’était où, en définitive ? »

Le juge fait retirer la question. C’est maintenant au tour de l’accusation d’interroger l’enquêteur.

Le procureur Kouznetsov : « Nous n’avons qu’une seule question. »

Nadia s’exclame : « Une seule ? C’est incroyable ! »

Le procureur : « Combien de personnes y avait-il dans la chambre à l’hôtel Euro ? »

Quand Novikov lui rappelle que cette même question a été posée avant-hier, le procureur déclare : « Alors nous n’avons pas d’autres questions. »

On ne sait pourquoi, le juge demande à Manchine des détails sur les vêtements des séparatistes. L’enquêteur décrit les tenues de camouflage et les chevrons qu’ils portent.

Nadia aux juges : « Vous aurez remarqué qu’il est capable de répondre à des questions quand c’est vous qui les lui posez ! »

Fin de l’audition de Manchine. Le juge annonce une courte interruption pour lui permettre de quitter la salle et pour laisser le temps au service d’ordre de vérifier que personne ne risque de se trouver sur son passage quand il quitte le bâtiment.

Novikov dépose une requête : « Nous souhaitons entendre quatre militaires ukrainiens. Il s’agit de Gridine, Lesnitchy, Plotnitchy et Lachinsky. Ils ont été les témoins oculaires des évènements du 17 juin et ils sont prêts à venir ici, à Donetsk, en Russie, pour témoigner, mais selon les lois en vigueur en Ukraine,  ils doivent, en tant que militaires, recevoir une convocation officielle du tribunal. »

Les procureurs sont contre, les juges repoussent donc la requête.

Novikov : « Ils vous auraient appris ce que je suis le seul homme dans cette salle à connaître : je sais qui a ordonné d’ouvrir le feu sur le block-post de Metallist et a corrigé les tirs contre les séparatistes, provoquant de ce fait la mort de ces deux malheureux journalistes. Même Nadia l’ignore, mes collègues ne le savent pas non plus. Cette information figure dans le dossier d’enquête du SBU de Kharkov, lequel avait autorisé les quatre militaires que vous refusez d’entendre à révéler devant ce tribunal le nom de l'homme qui commandait la batterie. Mais vous préférez continuer à accuser Nadia d’assassinat, alors que nous sommes devant un de ces tristes épisodes, courants en tant de guerre, quand des civils meurent, parce qu’ils se sont retrouvés par imprudence au coeur des combats. » 

Les avocats informent le tribunal qu’ils en ont fini avec l’exposition des preuves de l’innocence de Nadia Savtchenko. La défense et l’accusation ont maintenant quatre jours jusqu’à l’audience du lundi 15 février pour préparer plaidoirie et réquisitoire.