Nadia est en grève de la faim depuis 11 semaines

La journaliste russe envoyée par Piervy Kanal pour assister à la fin du procès est Ioulia Tchoumakova. Pour mémoire, c’est elle qui avait inventé l’histoire de l’enfant crucifié de Slavyansk. On la voit ici à côté d'une poubelle, son lieu de travail habituel :

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Retransmission de l'audience : https://www.youtube.com/watch?v=7IPGX_6RTIA

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Il y a aujourd’hui 57 représentants de la presse, tous n’ont pas pu entrer dans la salle. Les plaidoiries commencent par celle de Novikov. Il souhaite afficher sur la vitre de la cage des cartes et des schémas qui lui permettraient de rendre ses propos plus clairs.  Le juge s’y oppose.

Je résume son discours, car c’est essentiellement un rappel des expertises prouvant l’innocence de Nadia Savtchenko, des innombrables refus du tribunal de les joindre aux pièces du procès et des innombrables tentatives de l'accusation de discréditer tous les témoins et spécialistes produits par la défense, soit parce qu’ils sont ukrainiens, soit parce que leur citoyenneté russe leur interdit de témoigner sans l’accord de la Procurature générale russe.

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Il commence par énumérer les différentes réorientations que le Comité d’enquête a fait subir à l’acte d’accusation. Le 17 juin 2014 au soir, il s’agissait d’incriminer l’Ukraine pour avoir utilisé des armes interdites par les conventions internationales et avoir provoqué la mort de journalistes. A l’annonce de la capture de Nadia Savtchenko, ce même Comité d’enquête comprend qu’il a sous la main l’occasion d’organiser un procès. Dès le 9 juillet Markine dessine le canevas de l’acte d’accusation. Fin juillet, le général Drymanov déclare à la presse que la culpabilité de Savtchenko est prouvée par le billing de son téléphone et que son but était de tuer des journalistes. Fin avril 2015, après une reconstitution qui prouve l’impossibilité de distinguer de loin entre un civil, un homme en arme et un autre muni d’une caméra, le Comité d’enquête modifie la qualification : les journalistes qui ont été tués ne l’ont pas été parce qu’ils représentaient la Presse, mais en tant que simples civils.

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Les accords de Minsk étaient alors en cours, il y avait des pourparlers au sujet d’échanges possibles entre prisonniers russes et ukrainiens, mais Peskov ayant déclaré que Savtchenko ne serait pas échangée et que c’était au tribunal de décider de son sort, les investigations ont pris un cours plus actif et l’enquêteur Manchine a été chargé de trouver, un an après les faits, des témoins complaisants qui accréditeraient le scénario écrit par le Comité d’enquête.

Il évoque ensuite les deux preuves principales de l’alibi de Nadia : elle a été capturée une heure avant la mort des journalistes, comme le prouvent le billing de son portable et l’analyse de la vidéo de sa capture. « Nous connaissons maintenant la logique des procureurs : si les déclarations de leurs témoins sont identiques, c’est qu’ils disent la vérité. S’il y a des contradictions entre elles, c’est que beaucoup de temps a passé et qu’ils ne peuvent pas se souvenir de tout. En revanche, quand les témoins produits par la défense disent la même chose, c’est que les avocats leur ont dicté leurs paroles et quand il y a des différences, c’est la preuve qu’ils mentent. »

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Il aborde ensuite la question du mât d’antenne : « Au début du procès, l’accusation évoquait comme une hypothèse la possibilité que Savtchenko soit montée dessus pour diriger le feu. Comme nous avons démontré qu’on ne pouvait y grimper sans un équipement spécial et que le block-post de Metallist était invisible de la-haut, l’accusation a reconvoqué un séparatiste qui, miracle, s’est souvenu qu’un de ses camarades (mort aujourd’hui, ce qui est bien commode) était monté sans problème et avait pu apercevoir le block-post. Résultat : ce qui était une hypothèse de l’accusation lors des premières audiences est devenu hier dans son réquisitoire un axiome : s’il y a un mât, si on peut monter dessus, si on voit le block-post d’en haut, c’est donc que Savtchenko s’y est juchée. »  

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Il conclut sa plaidoirie en s’adressant aux juges  : « Nous n’allons pas nous battre pour que les 23 ans demandés se réduisent à 15 ou 10, c’est sans intérêt et nous ne ferons pas appel, car ce tribunal n’est que la chambre d’écho du Comité d’enquête. Il y a dans cette salle des diplomates, le monde entier vous voit et entendra votre verdict. D’ici quelques mois, Nadia Savtchenko recouvrera la liberté grâce aux pressions politiques internationales. Vous, vous auriez pu entrer dans l’Histoire en décidant d’éteindre votre action de justice dès septembre, car vous saviez dès lors que c’était un procès fabriqué. Vous ne l’avez pas fait. »

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Après l'interruption du déjeuner, Polozov annonce que sa plaidoirie concernera essentiellement l'inculpation qui est faite à Nadia Savtchenko d'avoir franchi illégalement la frontière russe. Il commente avec ironie la thèse de l'accusation selon laquelle elle serait arrivée en Russie de sa propre volonté. « Aucun garde-frontière russe ne l'a vue passer ? Mon dieu, les frontières russes seraient-elles une passoire ? Elle a peut-être traversé une rivière à la nage ou rampé dans un marais ? Le gentil automobiliste qui l'a prise en stop n'a sans doute pas compris le sens de notre question, quand nous lui avons demandé si ses vêtements étaient mouillés : «Ben, pourquoi ? Non, ils étaient secs...» Aïe, aïe, aïe, mais comment a-t-elle fait ? Une seule explication : elle est entrée en Russie par un endroit contrôlé par les séparatistes, le lieu idéal pour une militaire ukrainienne ! Je ne reviendrai pas sur la pseudo-décision de Nadia Savtchenko, à peine libérée par le magnanime Plotnitsky, de se rendre en Russie. Elle pensait sans doute y être plus en sécurité qu'en Ukraine ! »

Il rappelle ensuite les détails de son enlèvement par les services spéciaux russes et son emprisonnement à Voronèj. « Il s'agit tout simplement d'une opération spéciale du FSB, et le Comité d'enquête a été chargé de construire une histoire cousue de fil blanc pour masquer ce kidnapping et la détention illégale de Savtchenko dans un motel de Voronèj, où elle a subi des interrogatoires sans qu'aucun avocat ne soit présent. C'est une honte pour mon pays que sa justice se prête à une telle mascarade et que des officiers russes enlèvent des gens sur un territoire étranger. On peut comprendre les séparatistes, ce sont juste des bandits, mais vous, les organes de Justice ! Vous avez encore une chance de réparer les torts du Comité d'enquête et de mettre fin à cette farce judiciaire en innocentant Nadia Savtchenko, comme il est prévu par l'article 322.»

C'est au tour de Mark Feygin de s'exprimer. Je résume ses propos, qui recoupent à de nombreux égards ceux de ses collègues. Il insiste sur le fait que Nadia Savtchenko appartient à l'armée ukrainienne, que son devoir est de servir son pays. Si elle s'était rendue coupable d'un crime de guerre, les faits ayant eu lieu sur le territoire de l'Ukraine, c'est l'Ukraine et l'Ukraine seule qui aurait été en droit de la juger. Pas la Russie. Il s'agit d'un conflit armé, où ont malheureusement péri deux journalistes. Mais la thèse de l'accusation est claire : les Ukrainiens qui défendent leur sol sont des criminels et les séparatistes qui ont mis à feu et à sang le Donbass sont des patriotes. Des patriotes de quoi ? De la LNR ? Une enclave au coeur de l'Ukraine que ne reconnaît pas la communauté internationale ! Il demande en conclusion au tribunal d'acquitter Nadia Savtchenko.

Alors qu'elle s'apprête à prendre la parole, un procureur intervient et déclare qu'elle était à Lougansk les jours précedant le 17 juin, comme le prouve le billing de son téléphone.

Nadia, furieuse : « Je ne suis jamais venue à Lougansk avant qu'on ne m'y emmène de force le 17 juin. J'étais à Schastye, où je participais aux combats ! Vous êtes complètement fou ! Continuez à parler, même en Russie on ne vous croit plus ! »

Et soudain le juge Stepanenko, alors qu'il reste encore près de deux heures, annonce que la séance est levée, que Nadia pourra s'exprimer lors de la prochaine audience qui se tiendra le mercredi 9 mars.

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Nadia crie : «Vous m'aviez promis ce matin de m'accorder le droit de prononcer mes derniers mots ! Je commence donc une grève complète de la faim ! »

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Interrogés par la presse à la sortie du bâtiment, les avocats commentent ce coup de théâtre :  « Ils veulent faire traîner en longueur, peut-être ont-ils trouvé quelque chose pour initier une nouvelle enquête ? Ou bien ont-ils eu peur des phrases qu'allait prononcer Nadia contre Poutine ? Ils comptent peut-être que son état de santé lui interdira d'être présente le 9 mars, (après 6 jours de grève de la faim complète, elle risque même de n'être plus de ce monde...) Espérons tout de même que nous verrons le plus tôt possible la fin de cette mascarade ! Mais il est impossible de deviner ce qui se passe au Kremlin. Sont-ils en pourparler pour un échange ? Y a-t-il de telles pressions au niveau international que Poutine ne se résout pas à dicter la sentence ? Est-il en train de faire monter les enchères ? Mais ceci n'est pas de notre ressort, nôtre rôle à nous, les avocats, quand nous irons voir demain Nadia en prison, sera de la convaincre de ne pas commencer une grève totale de la faim ou de l'interrompre si elle l'a déjà entamée. Car c'est la mort qui l'attendrait au bout d'une semaine. »

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