Dibrov

Sergueï Dibrov, un journaliste qui a filmé en streaming toute la journée du 2 mai 2014 à Odessa et membre du groupe d'experts indépendants "Odessa 2 mai", fait le récit des évènements qui aboutirent à la tragédie.

1ère partie :  http://www.svoboda.org/content/article/27708905.html

« Après l’annexion de la Crimée, l’état d’esprit en ville avait changé. Même ceux qui considéraient jusqu’alors l’euro-intégration avec scepticisme et étaient prêts à s’accommoder du régime de Ianoukovitch se mirent à craindre l’apparition des petits hommes verts dans les rues d’Odessa. On vit ainsi à la mi-mars, pour la première fois, des milliers d’Odessites munis de drapeaux ukrainiens manifester devant le consulat russe.

Le 3 mars 2014, alors que les navires de guerre russes bloquaient la Flotte ukrainienne à Sévastopol, que la Douma autorisait par son vote le président russe à envoyer l’armée en Ukraine et que des hommes sans signes distinctifs s’emparaient des garnisons en Crimée, des activistes pro-russes assiégèrent à Odessa le bâtiment de l’administration régionale, arrachèrent de sa façade le drapeau ukrainien pour le remplacer par un drapeau russe, exigeant des députés qu’ils proclament la République Populaire d’Odessa et annoncent la tenue d’un référendum. Mais rien ne se passa comme à Simferopol, les députés s’y opposèrent et chassèrent à coups de pied et de poing Anton Davidtchenko, le leader du mouvement Antimaïdan d’Odessa.

Je comprends à présent que ce jour a marqué la fin du Printemps russe à Odessa : en l’absence de soutien des élites locales, la création d’une république populaire séparatiste était impossible. Il ne s’agissait pas là de patriotisme, mais des intérêts commerciaux et politiques des autorités odessites qui coïncidaient avec ceux des partisans d’une Ukraine unitaire. Le temps se mit à travailler contre le Printemps russe : Davidtchenko fut arrêté le 17 mars, on trouva sur lui, dit-on, une grosse somme d’argent et des leaders pro-russes commencèrent à quitter la ville, dont Igor Markov, le chef du parti Rodina (Patrie), considéré comme un des principaux sponsors des mouvements de protestation pro-russes.

La popularité du mouvement Antimaïdan fléchit considérablement : si en mars ses actions de protestation comptaient jusqu’à 5.000 participants, ils n’étaient plus qu’un petit millier pour le défilé du 1er mai.

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A la fin avril, le camp de tentes Antimaïdan sur le Champ de Koulikovo commença à éprouver de sérieuses difficultés financières. Il y vivait alors quelques dizaines d’activistes et, pour le maintenir, il fallait quelques milliers de grivna par jour (soit 100/200 dollars), pour la nourriture et pour l’essence des générateurs d’électricité. Désormais l’argent manquait et, avec la chaleur, la vie était devenue intenable sur le bitume surchauffé. Lever le camp devenait inévitable, mais comment l’annoncer à des gens qui protestaient depuis plusieurs mois ? « C’est fini, on a perdu, rentrez chez vous », c’eût été comme reconnaître la mort du mouvement. Il fallait trouver un compromis pour garder la face et tenir compte des intérêts de chacun.

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L’intermédiaire principal dans cette recherche d’un compromis fut Dmitri Foutchedji, l’adjoint du chef de la milice régionale, éternel second dans tous les postes à la sécurité qu’il avait occupés pendant 15 ans. A la fin du mois d’avril, Vladimir Nemirovsky, le nouveau gouverneur, lui ordonna de faire enlever les tentes du Champ de Koulikovo : le 9 mai approchait et c’était le lieu habituel où se déroulait la parade militaire. Foutchedji ne se pressa pas d’obéir : calculateur et pragmatique, il avait survécu à trois présidents et à plusieurs ministres et avait eu le temps d’entretenir des rapports personnels fructueux avec les milieux corrompus de la ville. Il voulait garder son poste à n’importe quel prix et déclarait souvent à ses collègues, quand ceux-ci voulaient prendre des initiatives : « Pourquoi se dépêcher ? Qui sait quel drapeau flottera ici dans un mois ? » Il aurait fait, sans aucun doute, un excellent ministre de l’Intérieur de la République Populaire d’Odessa si elle avait vu le jour. Dans une telle situation, le scénario d’un nettoyage par la force du Champ de Koulikovo ne fut pas retenu : provoquer des heurts parmi la population n’était pas dans la tradition d’Odessa.

Quelques oligarques, soucieux de protéger l’unité et l’indépendance de l’Ukraine et surtout de maintenir l’ordre, prirent l’affaire en main et offrirent 100.000 dollars aux leaders d’Antimaïdan pour qu’ils acceptent une liquidation pacifique du village de tentes. Parallèlement, on prépara un grand terrain dans un parc éloigné du centre pour que les activistes pro-russes puissent y installer leur nouveau camp. Foutchedji fut chargé de mener les négociations en coulisse : « Prenez l’argent, installez-vous là-bas et ne revenez pas en centre-ville jusqu’à la fin de l’été. » Certaines des organisations faisant partie du mouvement acceptèrent le marché, dont la Droujine odessite, qui reçut 50.000 dollars. (Le 1er mai, j’ai pu constater par moi-même avec étonnement que la moitié des tentes avaient disparu du Champ de Koulikovo.) Mais comme d’autres leaders avait refusé de partir, on trouva avec eux l’arrangement suivant : « Des inconnus, sous le contrôle de la police, enlèveront de nuit les tentes, à vous de faire en sorte qu’il y ait le moins de monde possible à Koulikovo à ce moment-là pour éviter tout incident. » Cette méthode avait déjà été utilisée par Foutchedji avec succès en 2006 (contre les communistes) et en 2013 (contre les Euromaïdan). Cette solution convenait à tout le monde : les pro-russes pourraient dire qu’ils étaient les victimes de la junte de Kiev, les pro-ukrainiens seraient débarrassés d’un foyer de tension en centre-ville et la parade militaire du 9 mai pourrait se dérouler à l’endroit habituel.

L’opération était prévue pour le 2 mai au soir, après la fin du match de foot entre le Tchernomorets d’Odessa et le Metallist de Kharkov. Depuis le carnage de février sur la place Maïdan à Kiev, les supporters de foot, après des années de querelles et d’altercations, avaient décidé de fraterniser et de faire front commun. Dans toutes les villes d’Ukraine, et même à Donetsk, les Ultras se mirent à protéger les meetings de soutien à l’Euromaïdan contre les attaques des titoushki.

Ce vendredi 2 mai, tout Odessa attendait donc le passage de la Marche de l’Unité des supporters de Metallist et de Tchernomorets pour entonner avec eux leur célèbre refrain Poutine Huïlo. Il était prévu, après la fin du match, un gigantesque pique-nique au bord de la mer.

Les Antimaïdan, eux, étaient inquiets : la semaine précédente, les supporters de Metallist s’étaient battus à Kharkov avec des activistes pro-russes. Les Ultras n’allaient-ils pas venir sur le Champ de Koulikovo s’attaquer à leur camp ? La ville fut couverte d’affichettes : « Protégeons Odessa des pogromes. Les fascistes ne passeront pas. Non aux Banderovtsy. » Rhétorique habituelle, qui n’inquiéta pas outre-mesure les Odessites.

2 Mai.

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Le rassemblement des participants à la Marche de l’Unité était prévu Place de la Cathédrale à 15 heures. Les supporters emprunteraient la Deribassovka en direction du stade où le match devait commencer à 17 heures.

A quelques pâtés de maisons du lieu de rassemblement, je vis à 14 heures sur la perspective Alexandrovsky un groupe de jeunes hommes avec des rubans de Saint Georges, munis de cagoules, de gilets pare-balles, de boucliers en bois et de bâtons. Beaucoup avaient un brassard fabriqué avec un morceau de scotch rouge. Je reconnus certains activistes de la Droujine odessite, dont un de leurs commandants, le Capitaine Cacao. Je les reverrais souvent pendant cette journée : pendant les combats de rue, puis à la Maison des Syndicats en flamme et ensuite, hélas, parmi les victimes.

L’apparition de ces activistes Antimaïdan qui manifestement voulaient en découdre fut une complète surprise pour la milice, des officiers essayèrent de les raisonner. En vain. Foutchedji arriva alors sur les lieux. Il téléphona à Dmitri Odinov, le patron de la Droujine odessite, pour lui exprimer son mécontentement : le Capitaine Cacao n’avait pas tenu parole, d’après leur accord financier, ses hommes auraient dû se tenir à l’écart. Lorsqu’Odinov transmis à son subordonné l’ordre de se replier, il s’entendit répondre : « C’est trop tard. Ton temps est fini. C’est nous qui maintenant allons agir. »

Presque toutes les forces de sécurité étant concentrées autour du stade, il y avait peu de miliciens en centre-ville. Foutchedji essaya de calmer les activistes, mais ceux-ci lui répondirent que la Marche de l’Unité n’était sans doute qu’un paravent et que sa destination réelle n’était pas le stade, mais le Champ de Koulikovo pour y détruire leur campement.

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Foutchedji décida de recourir à la ruse. Au lieu d’encercler les activistes, il se mit à la tête de leur groupe, tel le joueur de flûte de Hamelin, les amenant ainsi à reculer un peu en prétextant qu'ils occuperaient ainsi une meilleure position, de telle sorte qu’ils se retrouveraient bloqués dans la rue Ekaterinskaïa, entre la Deribassovka et la rue Grecque, entre deux cordons de milice. Il les aurait ainsi éloignés de la Place de la Cathédrale. Si cette manoeuvre avait fonctionné, les terribles évènements de cette journée aurait pu être évités. Mais ayant aperçu le mouvement des miliciens qui convergeaient vers les deux extrémités de la rue, le Capitaine Cacao donna l’ordre à ses hommes d’interrompre leur marche et de repartir en arrière à toute vitesse vers la Cathédrale.

A 15h30, ce fut 200 hommes masqués, avec bâtons, boucliers et gilets pare-balles qui se mirent à courir vers les 2.000 personnes qui se trouvaient déjà rassemblées là-bas avec des drapeaux ukrainiens. Certains d’entre eux ignoraient alors qu’ils couraient vers leur propre mort.

L’atmosphère sur la Place de la Cathédrale était joyeuse et sereine. Mais les groupes d’auto-défense commençaient, eux, à s’inquiéter, car ils recevaient des messages leur annonçant les déplacements de la colonne Antimaïdan. Quand la Marche de l’Unité s’ébranla enfin, encadrée par la milice, je voulu poser mon smartphone sur un trépied pour filmer en streaming les visages qui défilaient devant moi. Mais ce fut impossible : les activistes Antimaïdan débouchèrent sur la place, on entendit des explosions et des coups de feu, tandis qu’un brouillard de fumée s’élevait. Les pro-ukrainiens se retournèrent alors vers ceux qui les attaquaient. »

A suivre...

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