Suite du récit de Sergueï Dibrov : http://www.svoboda.org/content/article/27709390.html

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Vers 16 heures, soit une heure et demie après le début des premiers affrontements, arriva sur la place Grecque un minibus blanc conduit par Vitaly Boudko, nom de code Botsman, un activiste de la Droujine populaire. D’après des témoins, il s’était procuré quelques jours auparavant une grande quantité d’armes à feu, dont une carabine Vulkan-TK, une variante avec canon scié de la Kalachnikov. A ce moment-là, la milice avait réussi à maintenir un espace entre les deux forces en présence, mais à 17 heures, les groupes d’auto-défense quittèrent leurs position place de la Cathédrale pour aller vers la rue Bounine où elle repoussa les activistes de la Droujine populaire venus en renfort soutenir les combattants Antimaïdan. Elle se dirigea ensuite vers le campement de Koulikovo, accompagnée de supporters de foot et d’activistes pro-ukrainiens.

On découvrit plus tard, en écoutant les échanges téléphoniques entre le commandant des groupes d’auto-défense et un fonctionnaire de l’administration régionale, que ce dernier lui avait proposé de profiter de la situation : les Antimaïdan étant occupés à se battre rue Grecque, c’était l’occasion ou jamais d’aller détruire leurs tentes au Champ de Koulikovo. Si les groupes d’auto-défense s’y étaient alors rendus, il est possible que tout se serait passé autrement, il n’y aurait eu ni siège de la Maison des Syndicats, ni incendie, ni tant de victimes. Mais ils ne sont jamais arrivés jusque là-bas. A l’annonce des premiers morts, ils rebroussèrent chemin pour se joindre aux combats.

Les Euromaïdan et les Ultras qui étaient encore place de la Cathédrale prirent des rues parallèles pour contourner le pâté de maisons où se trouvaient leurs adversaires et, parvenus dans la ruelle du Vice-amiral Joukov, y édifièrent une barricade. La milice établit un cordon pour séparer les opposants, mais la distance entre les deux groupes était extrêmement réduite. C’est à ce moment-là que Botsman utilisa sa carabine : j’entendis à 16h22 des coups de feu tirés dans la direction de la ruelle et vis peu après une ambulance qui emportait le corps d’Igor Ivanov. Il mourut quelques heures plus tard à l’hôpital.

Les pro-ukrainiens firent pleuvoir alors une pluie de pierres et de cocktails Molotov sur la milice et les Antimaïdan, et ceux-ci commencèrent à reculer vers la rue Grecque. Ce fut un moment crucial pour la suite des évènements : les pro-ukrainiens, chauffés à blanc et ayant l’avantage du nombre, entreprirent d’encercler leurs adversaires et de les presser de tous les côtés.

Ce qui s’est passé ensuite, j’ai du mal à m’en souvenir : c’était tellement incroyable de voir de telles choses se produire dans notre pacifique et tranquille Odessa ! Si je n’avais pas filmé ces scènes, jamais je ne les aurais crues réelles… Des femmes et des jeunes filles qui pansent les blessés, qui arrachent des pavés et les cassent en morceaux, qui préparent des cocktails Molotov… Les sirènes des ambulances qui font sans cesse d’incessants allers-retours entre le lieu des affrontements et les hôpitaux.

Les combats les plus violents eurent lieu près du centre commercial Athènes. Je réussis plusieurs fois à traverser la ligne de front pour pouvoir montrer en streaming ce qui se passait des deux côtés. Vers 18 heures, je me trouvais près du centre culturel bulgare et l’un des leader du mouvement Antimaïdan commentait la situation devant ma caméra, quand, depuis un balcon du centre culturel, quelqu’un se mit à tirer avec un fusil de chasse en direction de la milice, d’activistes Antimaïdan et de journalistes. Oleg Konstantinov, rédacteur au journal Doumskaïa, reçut une balle dans le dos, qui passa à deux centimètres de sa colonne vertébrale. Quatre membres d’Antimaïdan périrent pendant cette fusillade : Alexandre Joulkov, Guennady Petrov, Nikolaï Iavorsky et Evguény Lossinsky.

Certains activistes pro-russes se réfugièrent alors dans le centre commercial Athènes, d’autres s’enfuirent en direction de la Deribassovka, sous la protection des boucliers de la milice.

Les combats en centre-ville cessèrent vers 18h30. Des bruits commencèrent à courir que des tanks russes avaient franchi la frontière entre la Transnistrie et l’Ukraine et s’approchaient d’Odessa.

Au même moment plusieurs centaines de personnes étaient rassemblées sur le champ de Koulikovo, indécises quant aux décisions à prendre : Démonter les tentes et fuir ? Ou renforcer les défenses du campement dans l’attente d’une attaque des pro-ukrainiens ? ? Plusieurs votes à main levée eurent même lieu, mais sans résultat.

Anton Davidtchenko, le leader politique d’Antimaïdan, se rendit au centre de la ville pour avoir une idée de la situation. Quand il revint sur le Champ de Koulikovo, il découvrit que les portes de la Maison des Syndicats avaient été forcées et que ses hommes avaient transporté à l’intérieur du bâtiment des matelas et des jerrycans d’essence pour le générateur d’électricité afin d’organiser un poste médical au 1er étage. Ils y furent bientôt rejoints par ceux de la Droujine odessite qui avaient pu s’échapper de la rue Grecque. La porte centrale fut barricadée avec des sacs de sable et les supports en bois qui entouraient avant le campement de tentes. Alexandre Iakimenko et Youri Trofimov, de l’aile orthodoxe d’Antimaïdan, prirent le commandement des lieux.

Davidtchenko, comprenant qu’allait bientôt arriver une foule en colère de plusieurs milliers de personnes, essaya de convaincre les gens de partir le plus vite possible, mais sans résultat. On lui répondit : « On ne partira nulle part, ce sera notre forteresse de Brest et nous la tiendrons jusqu’à la mort ! » Davidtchenko proposa alors un compromis : « Qu’au moins les femmes partent et que seuls les hommes demeurent pour défendre le bâtiment. » On l’accusa d’être un traître et on le malmena. Davidtchenko choisit alors de s’enfuir, tandis que Trofimov criait dans un mégaphone : « Tout le monde dans le bâtiment ! » 400 personnes s’y réfugièrent.

Ceux qui arrivaient de la rue Grecque ne savaient pas que la Maison des Syndicats s’apprêtait à tenir un siège et ignoraient combien de personnes s’y trouvaient. Ce bâtiment n’intéressait pas les pro-Ukrainiens, l’objet de leur colère était le campement de tentes. Quand ils arrivèrent sur le Champ de Koulikovo, ils détruisirent tout ce qui s’y trouvait et y mirent le feu.

Je parvins sur la place à 19h30 quand les tentes brûlaient déjà. Ceux qui se trouvaient dans la Maison des Syndicats avait construit une seconde barricade dans le hall d’entrée avec tout ce qu’ils avaient pu trouver dans le bâtiment, essentiellement des tables et des chaises. Ils avaient placé le générateur au plus profond du vestibule et monté les jerrycans d’essence dans les étages. Dans les bureaux et sur les paliers ils avaient établi divers points de résistance où s’entassaient des boucliers, des bâtons et des pierres.

De plus en plus de gens arrivaient sur la place, car le match était terminé et de nombreux supporters avaient pris la direction du Champ de Koulikovo.

Au début, les actions de combat se limitèrent à des jets de cocktails Molotov depuis et vers le bâtiment. Les portes en bois massif de l’entrée principale prirent feu sans que personne n’essaie éteindre les flammes. Il faut dire que les projectiles tombaient dru depuis les étages et qu’il aurait été dangereux de s’approcher. J’entendis à côté de moi des gens téléphoner aux pompiers et je pensai alors qu’ils ne tarderaient pas à arriver, d’autant plus que leur caserne n’était qu’à quelques centaines de mètres.

Vers 20 heures, les flammes avaient gagné l’intérieur du hall d’entrée. On découvrit plus tard que le réservoir à essence du générateur avait explosé. (D’après les expertises de notre groupe d’enquêteurs indépendants, la température des murs à ce moment-là avait atteint 700°.)

Une vague d’air brûlant se répandit dans les étages et ceux qui se tenaient sur les paliers se retrouvèrent enveloppés dans un piège de feu. Il était alors exactement 19h54. Ceux qui entouraient le bâtiment étaient comme sonnés par ce qu’ils voyaient. Un activiste du groupe d’auto-défense demanda aux miliciens présents de faire quelque chose, d’assurer aux assiégés un couloir de sécurité pour qu’ils puissent sortir de la Maison des Syndicats : « Dites-leur qu’ils peuvent sortir, on ne les touchera pas… » Sa phrase fut interrompue par le cri d’un ataman de la cosaquerie ukrainienne : « Mais qu’est-ce qu’il fait ? Il va se briser les os ! »

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C’était un tableau épouvantable : certains se jetaient par les fenêtres pour échapper aux flammes et tombaient au sol les uns sur les autres. Des pro-ukrainiens vinrent au secours de leurs "adversaires", lesquels se maintenaient avec peine sur les rebords de fenêtres : ils leur jetèrent des cordes, puis eurent l’idée d’aller chercher une sorte d’échafaudage qu’ils placèrent contre les murs. Ils grimpèrent dessus au risque de leur vie et les aidèrent à descendre.

Les pompiers arrivèrent 45 minutes après le 1er coup de téléphone, celui qui les avait alertés que des tentes brûlaient. Ils reçurent des dizaines de coups de fil, aussi bien de l’intérieur du bâtiment que de l’extérieur, et répondaient à chaque fois : « Ce n’est rien, il n’y a pas de danger… » ou ils mentirent en prétendant que les voitures étaient déjà en route, alors qu’elles ne quittèrent la caserne qu’à 19h56, quand on les prévint que les gens se jetaient par les fenêtres. L’enquête judiciaire est toujours en cours aujourd’hui :  le chef du service régional de lutte contre les incendies, qui est le fils d’un maire et gouverneur d’Odessa, a quitté le territoire ukrainien et ne donne pas l’impression de vouloir revenir…

L’incendie fut éteint assez rapidement. Les pompiers sortirent les survivants du bâtiment : ceux qui étaient inconscients étaient transportés immédiatement en ambulances. Ceux qui pouvaient marcher et qui sortirent sans l’aide des pompiers furent, pour quelques-uns d’entre eux, tabassés par ceux-là mêmes qui les avaient aidés quelques minutes avant à échapper aux flammes…

48 personnes sont mortes le 2 mai, il n’y avait parmi eux ni saboteurs russes, ni combattants de Transnistrie, ni Banderovtsy importés : il n’y avait que des Odessites. Odessa est une petite ville, tout le monde connaît tout le monde et chacun ce jour-là a perdu qui un parent, qui un ami, qui un voisin, qui une connaissance. Personne ne pouvait imaginer qu’un tel drame puisse arriver dans sa ville.

Les jours suivants, certains répandirent les rumeurs les plus absurdes : on parla de gaz sarin, de bombes au phosphore, de Sonderkommando équipé de lance-flammes, d’enterrements clandestins et de médecins qui volèrent les organes des morts pour les vendre…

Dès le 6 mai, le journal Doumskaïa commença à chercher des informations sur les morts et les disparus. Nous avons fait ce travail en collaboration avec le journal Timer, qui est d’orientation pro-russe, ce qui nous a permis d’enquêter des deux côtés de la barricade. Puis, quelques jours plus tard, sur proposition du nouveau gouverneur, fut formé le Groupe du 2 mai, dont je fais partie et dont le principe est d’observer la neutralité la plus absolue. Notre but n’est pas de désigner les coupables, mais de comprendre l’enchaînement des faits qui ont conduit à cette tragédie pour faire en sorte qu’elle ne se répète jamais. »

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