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Alors que les russo-terroristes intensifient leurs attaques dans le Donbass occupé, Radio Svoboda a interviewé Nadejda Zaslavskaïa, une habitante de Donetsk, publiant en préambule à son récit le message qu’elle avait laissé le 19 septembre 2014 sur le répondeur de sa fille. On entend, dans ce coup de téléphone qu’elle passe depuis la cave de sa maison, située non loin de l’aéroport, les échos d’une canonnade et des bruits d’explosion. http://www.svoboda.org/content/article/27749297.html

« Ces salopards s’en donnent à cœur joie avec leurs Grads. Ils nettoient et tuent tout ce qui vit. Des salauds. Ces maudits n’arrêtent pas. Oh, mon Dieu, pourquoi, Seigneur ? Quel vent mauvais nous a donc envoyés sur ce territoire ? Ce n’est pas notre faute s’il y a ici tant de malades mentaux et de zombis à la tête farcie de ouate ! Monstres, salopards, je vous hais ! Abrutis, dégénérés ! Non, je ne peux pas les appeler "hommes", ce sont des démons, des sauvages. Le terme humain ne peut pas s’appliquer à ce qu’ils sont : une cohorte de diables sous l’autorité de Poutine, ce schizophrène. Mon Dieu, une nouvelle maison vient d’être touchée, j’entends les éclats qui volent de partout. Mes voisins sont-ils encore vivants ? Où se sont-ils cachés ? Je ne sais pas si je pourrais continuer à vivre près de ces mutants. Je ne veux plus rester ici. Mais pourquoi faites-vous ça ? C’est notre terre et ces dégénérés veulent la détruire.  Il leur fallait aussi notre belle et grande région, il leur en faut plus, toujours plus, pour pouvoir y semer la destruction. Ma petite fille, ma chérie, quel que soit l’endroit où tu vivras, tu devras toujours être fière d’être née dans ce pays bien-aimé, dans notre chère Ukraine qui a tant souffert. Moi aussi, je suis fière d’être née ukrainienne. Avant, je pensais que nous étions un peuple de lourdauds, que nous n’arrivions pas à la cheville des autres nations, mais c’est faux ! Souviens-toi toujours que tu es la meilleure personne du monde, justement parce que tu es née sur cette terre. Je voudrais m’incliner profondément en hommage à toutes ces mères qui ont perdu ici leur enfant. Fais-le pour moi, ma chérie, et décris au monde entier ce qui se passe ici. Moi, je n’ai pas eu le temps de le faire, raconte à tous combien il y a de gens comme moi ici : nous sommes nombreux à penser qu’à la fin nous vaincrons quand même ! Seigneur, sauve-nous. Je ne te dis pas adieu, ma chérie, car je veux vivre encore. »

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De la belle maison construite par Nadejda, qui est designer professionnelle, il ne reste plus rien. Elle a réussi à s’échapper de la zone des combats par miracle et vit maintenant à Kiev.

Nadejda Zaslavskaïa : « Je suis née dans l’oblast de Dniepropetrovsk, mais je suis partie après mes études travailler dans la région de Donetsk. J’y ai vécu plus de 30 ans. Ma maison, rue Stratonatov, je l’ai construite de mes propres mains (j’ai travaillé dans le bâtiment) : une grande maison, avec un étage et de hautes fenêtres. Un bijou de maison, je voulais qu’elle soit la plus originale possible. Pendant les années d’avant-guerre, j’enseignais l’anglais aux enfants.

Quand notre Euromaïdan a commencé, je suis allée à Kiev. J’étais heureuse que le temps soit enfin arrivé. Je sais qui est Ianoukovitch, je suis de sa région. Je n’ai jamais voté pour lui, je savais que ça finirait mal. Mais j’étais malheureusement la seule dans ma rue à le penser. Je les voyais défiler avec le drapeau russe en criant "Russie !", et moi, j’avais le cœur qui bouillonnait… Ensuite ils ont bloqué les retransmissions de la télé ukrainienne et est apparue la chaîne DNR, avec son hymne russe et son sinistre drapeau.

Déjà avant la guerre, il y avait dans notre ville beaucoup de drogués, ce sont eux qui ont formé le gros de l’armée séparatiste. J’ai un ami entrepreneur, il a rencontré un de ses anciens camarades de classe, un déclassé tombé dans la drogue et le jeu, qui lui a dit : "Maintenant que j’ai rejoint leur armée, je me sens un vrai homme, car j’ai compris que la force est de mon côté."

Toute ma vie, j’ai parlé l’ukrainien avec maman, pas celui de l’ouest, mais le sourjik (variété d’ukrainien dans les villes majoritairement russophones) et avec mon père, ukrainien de toutes ses fibres, la belle langue de Taras Chevtchenko. J’ai toujours aimé la musique de cette langue. Ensuite, maman et moi avons eu peur de continuer à parler ukrainien et nous nous sommes mises à chuchoter, car tous nos voisins étaient pour la DNR et ils étaient sûrs que la Russie allait arriver dans le Donbass.

On avait un magnifique aéroport, tout près de ma maison. Au début de la guerre, j’ai pensé que tout ça, c’était du bluff. Et puis, il y eut Slavyansk, et on s’est dit que ça s’arrêterait là. Après ce fut Ilovaïsk, puis Peski, pas loin de chez nous. Et soudain, nous nous sommes retrouvées au cœur des évènements, ces horribles et sanglants évènements.

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J’avais une amie qui habitait à côté de chez moi, sa belle maison fut une des premières à être bombardée. La seule amie que j’avais, qui croyait comme moi que ce n’était qu’un cauchemar et qu'il prendrait bientôt fin... Elle a essayé de sortir de sa maison en flammes quelques pauvres objets et a été transpercée par un tir. Elle est morte. Sa voiture est garée un peu plus loin dans ma rue. Comme un souvenir d’elle…

Non loin de chez moi se trouve le pont Poutilovsky, ils y avaient installé un block-post. Au début, c’est de là qu’ils tiraient sur ma maison et les alentours. Le maire a prétendu qu’on avait été avertis qu’il fallait évacuer le coin, maman et moi l’ignorions. Tous nos voisins sont partis, nous sommes restées à cause de nos animaux, deux chiens et deux chats, sans compter les chiens de nos voisins qu’ils nous avaient demandé de nourrir en leur absence. Nous avons vécu sans eau, ni gaz, ni lumière pendant quatre mois.

Chaque jour je traversais le block-post pour trouver du gruau au centre-ville, car il n’y avait plus rien dans notre quartier, les rues étaient fermées par d’énormes blocs de ferraille pour empêcher toute circulation. J’ai vu un jour une voiture explosée au block-post, ils ont entassé dans des garages les cadavres des Tchétchènes qui tenaient cette position.

Un jour, j’ai préparé pour les chiens de mes voisins deux grandes écuelles, je marchais dans la rue quand une jeep remplie de Tchétchènes armés de kalachnikovs est arrivée à ma hauteur. L’un d’entre eux a braqué son arme sur mon visage, de peur j’ai laissé tomber les écuelles et je me suis jetée dans le fossé. Ça les a fait rire et ils ont poursuivi leur route. C’était une distraction pour eux, d’effrayer les gens. A chaque fois que je traversais le block-post, ils s’amusaient à armer et désarmer leur kalachnikov, j’entendais le cliquetis dans mon dos. Je peux vous décrire le visage de ces gens : tous des alcooliques et des drogués.

A l’aube, entre 3 et 4 heures, les tirs généralement s’arrêtaient. Une nuit, j’ai pris avec moi notre berger allemand et nous nous sommes enfuies avec maman. Par miracle, nous avons pu atteindre la gare et nous avons eu la chance de pouvoir attraper le dernier train en partance pour Dniepropetrovsk, nous n’avions pas de billets, mais on nous a laissées monter avec le chien. On s’est installées dans une métairie dans la steppe. Quelques jours plus tard, mes voisins m’ont téléphoné pour m’annoncer que ma maison avait été détruite par des tirs.

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J’ai laissé maman et, comme anesthésiée, je suis retournée là-bas, je ne pouvais pas y croire. Arrivée sur place, je me suis retrouvée sous les feux d’une canonnade et je me suis réfugiée sous des blocs de bétons pour me protéger. Près de ma maison, il y avait huit blindés et un entassement de missiles, je pense que c’était des obus pour leurs Grads. Je suis entrée chez moi par la porte de derrière pour constater les dégâts : les fenêtres n’avaient pas sauté à cause du souffle d’une explosion, elles paraissaient avoir été mitraillées systématiquement à la kalachnikov. Je suis allée me cacher dans la cave que nous avions aménagée dans la cour pour conserver nos provisions.

J’étais là, toute seule et tout d’un coup chiens et chats sont mystérieusement apparus et sont venus se blottir contre moi. Vers le soir, un blindé est arrivé dans ma cour, c’était des Russes, j’entendais tout ce qu’ils disaient et ils avaient l’accent de Moscou. On pourra toujours raconter qu’il n’y a pas de Russes dans le Donbass, je suis le témoin vivant du contraire. J’ai passé un jour et une nuit cachée et quand j’ai compris qu’il n’y avait pas d’autres solutions, je suis repartie à la gare pour y attendre le premier véhicule qui me permettrait de m’enfuir de cette zone. »

Nadejda, à votre avis, s’il n’y avait pas eu la Russie, tout cela aurait quand même eu lieu ?

« Sans elle, il ne se serait rien passé de tel. Nous avions une belle ville, une ville presqu’européenne. On aurait pu continuer à vivre normalement, on aurait surmonté cette crise. Sans la Russie, il n’y aurait pas eu de guerre. Je vous le jure, j’ai entendu de mes propres oreilles comme ces soldats parlaient de leurs vacances passées à Sotchi, leur accent était typiquement moscovite. Je n’ai pas bien vu leurs chevrons, mais leur uniforme était celui de l’armée russe. Ils disaient même que c’était un bon coin ici, que la terre était bonne et qu’ils se verraient bien y vivre définitivement. Ils n’avaient pas la tête de ces dégénérés de la DNR, c’était de vrais militaires. Non, sans la Russie, on n’aurait pas subi tout cela, c’est elle la coupable. »

Qu’est-il arrivé aux animaux que vous nourrissiez ?

« Ils ont tiré sur mes chiens à la kalachnikov, juste pour le plaisir et ont laissé pourrir leurs corps dans la rue. »

Cette DNR, vous pensez qu’elle va durer ? Les gens vont-ils un jour comprendre à quoi ils ont prêté la main ?

« Beaucoup de mes amis sont restés là-bas, je devrais plutôt dire mes ex-amis, je n’ai plus de contact avec eux. Le virus les a infectés pour longtemps et ils l’inoculent à leurs propres enfants. Ils ne comprennent plus les rapports de cause à effet, ils sont persuadés d’avoir défendu leur droit à l’indépendance et ils croient en une toute-puissante Russie. Beaucoup de gens sont morts chez les séparatistes, ceux qui ont survécu n’accepteront jamais une quelconque réconciliation. Ceux qui n’étaient pas d’accord avec eux sont presque tous partis. Ne sont restés que les invalides, les vieillards et ceux qui croient mordicus à un avenir radieux avec la Russie. »

Vous retournerez là-bas un jour ?

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« Je n’y retournerai jamais. J’aurais trop peur ! Je ne sais pas comment je vais pouvoir continuer, car je n’ai plus de vrai domicile, mais je travaille et j’ai une retraite de 900 gryvna. Je dois tout faire pour accompagner ma maman jusqu’à son dernier jour, elle a 85 ans. Ma fille m’aide beaucoup. Je vis au jour le jour. J’ai demandé à des juristes si je pourrais recevoir un jour une compensation pour ma maison détruite et tout ce que j’ai perdu. Ils m’ont répondu que personne n'avait déclaré officiellement la guerre, qu'il s'agissait d'une opération anti-terroriste et que la loi ne prévoit rien dans ce cas. Tous mes papiers sont prêts, j’ai fait toutes les photos nécessaires, mais je ne sais pas auprès de qui je dois porter plainte. Alors j’attends et j’essaie de survivre avec maman. »