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Natalia Kaplan, journaliste moscovite et cousine d’Oleg Sentsov, répond aux questions de Radio Svoboda :  http://www.svoboda.org/content/article/27135909.html

Pourquoi est-ce vous qui vous êtes chargée de représenter les intérêts d’Oleg ? Vous étiez très proches ?

Dans notre enfance, pas tellement, c’est à l’âge adulte que nos liens se sont raffermis. Donc, pourquoi moi ? Parce que je vis à Moscou et qu’il m’est plus facile de suivre l’affaire que sa maman, elle est retraitée et c’est très compliqué pour elle. Ça s’est fait comme ça, je n’aurais pas pu dormir si j’avais agi autrement.

Qu’attendez-vous de ce procès ?

Rien de bon en principe. Oleg comprend parfaitement qu’il risque d’être condamné, il est moralement prêt à s’entendre infliger une peine d’emprisonnement de 25 ans. Mais il ne renonce pas et ne compte pas baisser les bras. Comme tout au long de cette année passée, il n’est pas disposé à faire ce que les enquêteurs attendent de lui, sa position est très ferme là-dessus.

Vous êtes convaincue de son innocence ?

Oui, à 100%. Je le connais assez pour savoir que la violence est incompatible avec sa personnalité. Il s’agit d’un procès fabriqué de toutes pièces : s’il n’y a eu aucun acte terroriste commis, on ne peut pas inventer des coupables pour un crime inexistant. L’accusation repose sur les témoignages de deux personnes qui ont été torturées, comme Oleg. Tout cela est cousu de fil blanc.

Ses avocats espèrent-ils que leurs arguments seront entendus ?

Ses deux avocats russes, Dmitri Dinze et Vladimir Samokhine, et un troisième qui est à Kiev, mettent tous leurs espoirs dans le tribunal européen pour les droits de l’Homme. De la justice russe, ils n’attendent rien. Leur tâche principale, c’est de faire alléger la durée de sa peine et, dans l’idéal, obtenir une requalification. Le rêve, ce serait bien sûr qu’il soit innocenté, mais on a affaire au système judiciaire russe et dans le contexte politique actuel c’est peu probable.

La partie ukrainienne peut-elle lui apporter une aide juridique ?

Ses défenseurs font ce qu’ils peuvent. L’avocat ukrainien s’occupe d’un autre aspect de l’affaire, il le défend en tant que victime. Mais d’une façon générale, c’est compliqué pour les Ukrainiens de participer au procès, la loi russe oblige les avocats étrangers à passer un examen prouvant leur connaissance de la législation russe.

Oleg Sentsov est jugé en tant que citoyen russe et pourtant il n’a jamais demandé à changer de nationalité.

Exactement, il est jugé comme un Russe, alors qu’il a toujours son passeport ukrainien. Il n’a jamais renié sa nationalité ukrainienne ni demandé à acquérir la nationalité russe, et pourtant il est considéré comme russe. Nous allons bien sûr utiliser ce paradoxe comme argument juridique pour obtenir qu’il soit considéré comme ukrainien.

Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?

On ne s’est toujours vus que dans la salle du tribunal. Il a un moral d'acier, il plaisante, mais il est très inquiet pour Alina et Vladislav, ses deux enfants. Nos contacts sont essentiellement épistolaires ou par l’intermédiaire des avocats. Pendant ses comparutions, on arrivait à se dire quelques mots, à se faire des signes avant que ses gardiens ne s’en rendent compte et nous l’interdisent.

Savez-vous comment s’est passé son transfert à Rostov ?

Je n’en sais rien, j’attends qu’il m’écrive, pour l’instant il n’y a aucune nouvelle. On nous a prévenus que le transfert durerait deux semaines : le train-prison, ce qu’on appelle le « train-Stolypine » ramasse d’abord tous les prévenus un peu partout sur son itinéraire puis les conduit jusqu’à leurs diverses destinations, c’est un processus très long. Pour autant que je le sache, cette fois-ci, il n’aurait pas été torturé pendant ce transfert comme il l’avait été l’année dernière entre Simféropol et Moscou. Le voyage alors avait été interminable, car il fallait qu’à l’arrivée il n’y ait plus trace des coups qu’il avait reçus. Il paraît que rien de tel ne s’est produit cette fois-ci.

Pourquoi est-ce la ville de Rostov qui a été choisie pour le procès ?

Depuis 2015, la législation russe a été modifiée : en cas d’actes terroristes, seuls les tribunaux militaires sont désormais habilités à prononcer un jugement. En Russie, il n’y en a que deux, à Moscou et à Rostov. Et la Crimée, où ont eu lieu ces supposés crimes, est plus proche de Rostov que de Moscou. De plus, il faut comprendre que la Russie n’a pas envie qu’il y ait trop de bruit autour de ce procès : il y aura moins de gens qui pourront venir à Rostov pour soutenir Oleg qu’il n’y en aurait eu à Moscou. Cela arrange ceux qui ont monté cette affaire de toutes pièces. Je n’ai aucun détail sur la façon dont va se tenir le procès, mais nous nous attendons à ce qu’il dure environ trois mois.

Oleg a-t-il pu avoir des contacts avec son co-accusé, Alexandre Koltchenko ?

Ils étaient dans des cellules séparées à la maison d’arrêt et ne se sont même jamais rencontrés lors des audiences préliminaires, leurs affaires avaient été disjointes. Ce n’est qu’à Rostov qu’ils comparaitront ensemble.

Ils étaient proches avant de se retrouver mêlés à cette affaire ?

Non, ils n’étaient pas ce qu’on appelle des amis. Mais vous comprenez, ils n’ont pas été si nombreux en Crimée à participer à des meetings et des actions de protestation contre l’annexion, alors je pense qu’ils se connaissaient de vue.

Natalia, d’une façon inattendue vous vous retrouvez soumise à une forte pression morale. Cette histoire avec Oleg a changé votre destin. Vous vous sentez comment ?

Ça va. Le plus dur, ce n’est pas que je sois filée et mise sur écoute, mais c’est le silence de plomb et la peur de gens que je considérais comme des proches. Ils ont fait comme si rien ne s’était passé. Le plus éprouvant pour moi, pendant cette dernière année, ce sont toutes ces amitiés brisées. Il y a des gens à qui je ne peux même plus parler, alors que nous étions amis depuis plus de dix ans.

Vous voulez dire qu’à Moscou vous êtes maintenant dans une sorte de vacuum ?

Oui, tout à fait. A Moscou, c’est le vacuum, la peur et le silence. Et c’est le silence qui est le plus terrible : de tous les amis que j’avais, il n’en reste que trois.

Vous êtes une Criméenne ou une Moscovite ?

Je suis née dans l’Oural, mais je vis à Moscou depuis très longtemps. Je n’ai aucun lien spécial avec la Crimée, j’y venais seulement en visite.

Vous êtes donc une vraie Russe. Comment vous sentez-vous actuellement dans cette Russie "plus russe que russe" ?

Dans cette Russie "plus russe que russe", je ne me sens pas bien, mais c'est avant tout d’un point de vue moral, à cause de l’indifférence générale. Ceux qui croient que la majorité des Russes est pour Poutine se trompent. La majorité, ce sont des gens qui ne veulent rien voir et rien entendre. Ça a toujours été ainsi, même avant Poutine. Je ne le rends pas responsable de tout. L’arrivée au pouvoir de tout dictateur, on le doit au caractère amorphe d’une société, quand chacun pense que rien ne dépend de lui et que personne ne veut endosser la responsabilité de ses actes ou les conséquences de sa passivité. C’est ainsi que nous vivons en Russie. Certes, il y en a qui comprennent, il y en a même qui agissent. Mais ils sont bien peu nombreux, hélas …

Ce matin à 9 heures, première audience publique du procès contre Sentsov et Koltchenko à Rostov sur le Don.