andersen

Il y avait autrefois un président qui aimait tant l’argent qu’il dépensait toute son énergie pour en acquérir davantage. Qu’il parlât à la télé ou devant la Douma, il n’avait d’autre but que d’affirmer qu’il vivait pauvrement dans ses nombreux palais. 

A chaque heure de la journée, il était planté devant son compte off-shore. Et, comme on dit d’un dirigeant « Il est en réunion avec ses ministres », on disait de lui : « Il fait des maths. »

elkine kissilev

Moscou était une ville bien gaie, grâce aux nombreux mafieux qui l’avaient prise sous leur coupe. Deux d’entre eux, qui se prétendaient stratèges, (appelons-les Douguine ou Kourguinian ou Sourkov ou Choïgou ou Ivanov, cela est de peu d’importance pour la suite du conte) vinrent se vanter auprès du président : grâce à leur projet, qu’ils avaient appelé Roussky Mir, le peuple oublierait l’étendue de la corruption qui gangrenait le pays, car ils allaient lui vendre une aventure mirifique qui occuperait leurs cervelles. 

Leur plan avait ceci de remarquable que ceux qui se risqueraient à émettre des doutes quant à sa réalisation seraient immédiatement considérés comme des ennemis du peuple. « C’est tout benef pour moi, songea le Président, je fais d’une pierre deux coups, je distrais le troupeau et repère mes ennemis. » Il avança les sommes nécessaires aux deux fripons afin qu’ils pussent commencer immédiatement leur travail. 

georgie

Lesquels se mirent à l’ouvrage : la Géorgie offrant un excellent terrain pour tester la solidité de l’entreprise, ils y firent naître, dans sa partie occidentale, des mouvements séparatistes, ce qui provoqua la colère de Tbilissi. Le président envoya donc ses tanks pour calmer l’ire de ce pays ami. Et attendit qu’on protestât.  Le peuple regardait l’ouverture des jeux du cirque à la télé tout en arrosant le potager de sa datcha : il n’y eut donc aucune réaction. 

La communauté internationale ne fut guère plus émue. On vit bien un Français jouer à l’arbitre et prétendre s’être couché devant les chenilles des blindés pour arrêter leur marche vers la capitale géorgienne, lui non plus ne vit pas la trame secrète de l’ouvrage et s’en retourna chez lui en claironnant : « Ce président est charmant, comme il a bien su m’écouter ! » L’Abkhazie et l’Ossétie du sud tombèrent ainsi dans l’escarcelle du Roussky Mir dans l’indifférence générale. 

Cette expansion invisible pourrait-elle se répéter indéfiniment ? Tout portait à le croire, et le président donna les pleins pouvoirs aux deux larrons. La cible suivante était la Crimée, le Donbass et tant qu’à faire l’Ukraine toute entière. 

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Mais la tâche fut plus rude, quoique que partiellement réussie, et le président se retrouva devant un concert de protestations internationales. Qui lui importaient peu, car les mécontents à l’intérieur du pays avaient  enfin montré le bout de leur nez et, bien qu’en assez petit nombre, on pouvait désormais les désigner à la vindicte publique en leur donnant le nom de 5ème colonne. 

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Le président était content. La corruption était oubliée, le peuple faisait des chemins de croix à genoux pour célébrer le Roussky Mir, le nom de Staline et de Saint Armata qui, si Dieu veut, pousserait jusqu’à Berlin après avoir écrasé Varsovie.

Le peuple était si enthousiaste que les journalistes peinaient à le rattraper et ne savaient plus quoi inventer pour satisfaire son patriotisme. 

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Qui commença à connaître quelques vacillements quand les sanctions tombèrent. Le président dut intervenir : « Ce sera l’occasion de faire renaître notre agriculture, et vous verrez comme nos produits sont meilleurs que ceux de l’ennemi ! Vivent les sanctions ! » En attendant la naissance des porcelets et l’arrivée de bananes en provenance du Belarus, le peuple se mit à manger du Krimnash, mais ça ne remplissait guère les estomacs. 

Le président fit venir les deux fripons : « Le peuple en redemande et je me sens moi-même un peu à l’étroit dans mon nouveau Roussky Mir, pourriez-vous me l’élargir, là et là ? » et il montra sur son petit globe personnel la Syrie et les Pays Baltes. « Vous allez flotter dedans, il sera trop large pour vous… »

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On coupa la poire en deux et le président s’en alla jeter des bombes à l’ouest de l’Euphrate, berceau bien connu de la culture russe et de ses valeurs. Le peuple hurla de joie en découvrant les tirs ciblés de son aviation, puis reprit ses occupations, car il lui en fallait plus pour oublier la hausse des prix, les licenciements et les salaires non payés. 

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Le président, dont la tête commençait à être envahie par le doute, demanda à son miroir : « Ai-je bien enfermé tous ceux qui cherchent à me nuire ? Suis-je encore soutenu par 86% de mon troupeau ? »

Le miroir demeura silencieux. « Que dois-je faire pour que le monde entier cesse enfin de se gausser de moi et de crier partout que le président est nu ? » Le miroir se couvrit de buée. Le président convoqua de nouveau les deux lascars :

elkine poutine

« Vous m’avez vendu un plan dont vous ne m'aviez présenté que les avantages, et me voici maintenant tel un paria dans le concert des nations ! Je veux faire machine arrière ! Vous aurez tout l’argent que vous voulez, mais inventez-moi un plan pour me sortir de ce piège ! » 

matriochka

Les deux compères furent secoués d'un rire homérique : « L'argent ? Mais vos caisses sont vides ! Vous avez voulu faire sortir le diable de sa boîte, eh bien, débrouillez-vous tout seul maintenant pour le faire rentrer ! » et ils s’enfuirent à l’étranger avec l’or qu’ils avaient amassé.

Seul et morose en son palais, le président se repassa en boucle les instants de sa gloire passée, regrettant de n'avoir pas su lire le signe qui s'était inscrit dans le ciel de Sotchi.

sotchi

Tout en continuant à tapoter nerveusement le petit bouton rouge...