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Interview par Tatiana Seleznieva de Garry Kasparov. L'original en russe est ici :

http://www.kasparov.ru/material.php?id=54673FDD0FA1D

A votre avis, où va la Russie ?

Cela dépend bien sûr du point de vue. Ceux qui ont une certaine tournure d’esprit peuvent penser qu'elle est un leader mondial, ceux qui ont un peu lu les livres d’histoire savent que le pays se dirige vers l’abime. La Russie va au devant d’une catastrophe et de sa propre destruction. Pour ceux qui en douteraient, ils n'ont qu'à lire l’histoire du 3ème Reich.

Pour vous l’analogie est évidente ?

Elle est plus qu’évidente. J’ai le sentiment que Poutine essaie instinctivement de reproduire le rythme même des discours d’Hitler. Comment il y arrive, ce n’est pas le problème, mais sa stylistique est depuis longtemps celle du 3ème Reich. D’un point de vue psychologique, sa façon de se comporter avec les leaders mondiaux est un calque absolu de ce que faisait le Führer. Et je crois que le final sera le même.

Pour utiliser le vocabulaire du jeu d’échecs, où en est la partie de Poutine ? C'est l'ouverture, le milieu ou la fin de la partie ?

Impossible d’utiliser de tels termes. Les échecs ont des règles, si on ne les suit pas, c’est la disqualification. Poutine, lui, joue au poker. Il est capable d’augmenter la mise, dans l’espoir que l’adversaire abandonne la partie. Pour l’instant, ça marche. Et ça marchait aussi pour le Führer au début. Que vous choisissiez comme comparaison les échecs ou le poker, nous sommes entrés dans la phase finale. Ces quinze années qui ont vu Poutine au pouvoir, c’est très long. Les événements qui vont suivre vont s’accélérer. L’annexion de la Crimée et l’agression russe dans le Donbass montrent que le régime en est arrivé à un stade où le soutien artificiel de la population exigera des actions extrêmes.

Ce soutien dans la population, c’est un mythe ou une réalité ?

Des actes comme l’annexion d’un territoire étranger ont augmenté sa popularité. Comme pour Hitler en 1938. Bien qu’à vrai dire, dans une ex Union Soviétique où le KGB est revenu au pouvoir, les résultats des sondages soient assez discutables : peut-on imaginer que les gens répondent sincèrement à des questions posées au téléphone par un inconnu ? Les 85% qui lui sont favorables, c’est un chiffre peut-être gonflé, mais il est toutefois certain que la majorité le soutient, et cela grâce à une propagande qui lave les cerveaux 24 heures sur 24. Beaucoup se sont mis à voir le monde dans des miroirs déformants. Mais l’expérience historique montre qu’un tel soutien peut rapidement disparaître si la population rencontre des problèmes dans son quotidien. S’il ne se produit pas des changements politiques cardinaux, le niveau de vie actuel en Russie va continuer à baisser, et alors on verra qui sera le vainqueur : le réfrigérateur ou le téléviseur.

Les sanctions peuvent-elles arrêter Poutine ?

Rien ne peut désormais l’arrêter, comme rien n’a pu arrêter Hitler. Il a brûlé ses arrières. La question n’est pas comment va se comporter le dictateur, il est prêt à donner n’importe quel ordre. La question est : combien de gens seront prêts à y obéir. Quand un dictateur atteint ce point décisif et que son entourage croit en sa bonne étoile et le pense invulnérable, il est difficile de trouver des gens capables de saboter des ordres même follement criminels. L’élite russe qui entoure Poutine, elle,  est très vulnérable et si on lui envoie des signaux forts, beaucoup vont fortement douter. On a laissé passer l’occasion d’envoyer de tels signaux en février/mars, quand on aurait dû imposer, de façon préventive, les sanctions que nous voyons actuellement. Je crois que cela aurait refroidi les partisans de l’annexion de la Crimée. On aurait dû également fournir des armes à l’Ukraine dès avril/mai, cela aurait fait réfléchir Choïgou et ses généraux sur les conséquences d’une invasion totale. Le problème, c’est que les sanctions n’ont été que des réponses aux actions russes, elles n’ont jamais joué un rôle préventif.

Quelle aurait pu être la réponse occidentale la plus efficace ?

Il y aurait pu avoir des sanctions qui auraient été douloureuses, sinon mortelles, pour l’économie russe, comme bloquer les actifs de l’état. C’était l’écroulement assuré de l’économie russe en quelques semaines, car il s’agit de centaines de milliards de dollars éparpillés un peu partout dans le monde. Envoyer un signal fort à Poutine ? Il y avait toutes sortes de solutions possibles. Le problème n’était pas de choisir une stratégie, le problème, c’était l’absence de volonté politique à grande échelle. L’Occident, hélas, est resté à la traîne. Poutine organise ses pseudo élections dans le Donbass et que disent les Occidentaux ? « Ce n’est pas correct, c’est une violation des accords de Minsk. » On a l’impression qu’ils attendent que Poutine s’arrête de lui-même et les laisse respirer. Mais ils ne comprennent pas que l’agression contre l’Ukraine et toute la politique étrangère d’expansion monstrueuse de la Russie sont le seul moyen pour Poutine de se maintenir au pouvoir. Il pédale sur son vélo dans un terrain accidenté et s’il s’arrête, il tombe. Voilà pourquoi il redouble d’efforts. La Russie court vers une catastrophe totale, car l’histoire nous enseigne que tous les pays qui ont voulu leur expansion par la force sont allés à leur perte.

La mollesse des réactions occidentales ne vous étonne pas ?

Aucunement. Angela Merkel est coincée par les contraintes économiques allemandes et Steinmayer, son ministre des Affaires Etrangères, est l’affidé de Shroeder, lequel tire son revenu des pompes à essence de Poutine. Hollande est tiraillé entre ses syndicats, qui veulent la vente du Mistral, une morale qui lui interdit de le faire et des pénalités financières, s’il ne remplit pas le contrat. Quant à Cameron, l’économie anglaise est tellement métastasée par l’argent des oligarques que toute action contre eux provoquerait en Grande Bretagne une catastrophe financière. Les élections sont en 2015, Cameron n’a pas envie de se compliquer la vie. Tous ces gens-là ont des raisons d’être prudents. Mais pas Poutine. Il n’a que faire des accords internationaux et des lois, il fait ce qu’il a envie de faire. Voilà pourquoi la démocratie recule, comme dans les années 30. Mais ce recul ne peut pas être éternel. Hitler aussi pensait qu’après lui avoir donné la Tchécoslovaquie, on lui donnerait la Pologne. Eh bien, non, on ne l’a pas accepté. Il doit certainement exister un point de rupture de la lâcheté et à un certain moment l’Occident va réagir brutalement, seulement nous ne savons pas quand va être atteint ce point de rupture. Poutine entretemps poursuit bien sûr ses manœuvres, mais il semble qu’elles lui réussissent de moins en moins, car les événements démontrent que son régime devient une véritable menace pour le monde.

A votre avis, l’annexion de territoires ukrainiens, c’est une préparation stratégique à d’autres avancées ou juste un choix tactique ?

Je ne crois pas qu’il avait mis ça à son agenda de 2014. Mais si on analyse la rapidité avec laquelle la Crimée a été annexée et l’intensité de l’action clandestine des agents de Poutine pour provoquer les troubles dans les oblasts de l’Est, on se rend compte que ses Services avaient travaillé sur ces projets depuis longtemps. Mais dans leur optique, c’était dans le cas où Ianoukovitch n’aurait pas été réélu en 2015. Maïdan a fait accélérer la mise en œuvre de ce plan, car Poutine a eu peur que ce mouvement contamine la Russie. Cette peur ne le quitte pas, voilà pourquoi il discrédite la révolution ukrainienne dans l’esprit de ses citoyens. Toute sa propagande anti-ukrainienne n’a qu’un but : empêcher les Russes d’avoir une opinion positive sur une révolution qui a voulu décriminaliser l’état, car ils pourraient avoir envie de faire pareil chez eux. Alors que lui ne veut qu’une chose : conserver le pouvoir à tout prix. Et comme il n’est pas allergique à l’idée de verser le sang …

Vous êtes un des rares opposants, avec Nemtsov, à continuer à dire que la Crimée appartient à l’Ukraine. Khodorkovsky et Navalny, eux, la considèrent à présent comme russe. On est en droit de se poser la question suivante : y a-t-il vraiment une opposition en Russie, si leurs membres partagent en majorité des principes impérialistes ?

C’est de leur part une tentative de rester dans l’arène politique et de ne pas se retrouver marginalisés et en même temps la preuve qu’ils n’ont pas retenu les leçons de l’Histoire : se battre contre le pouvoir en faisant assaut de patriotisme, c’est le sujet de la nouvelle « Les lapins et les serpents » de Fazil Iskander. Il faut comprendre qu’il est impossible de gagner sur ce terrain-là en jouant du patriotisme à l’excès. S’il existe un jour un parlement démocratique en Russie, le sort de la Crimée sera réglé en quelques secondes, car les lois internationales, selon la Constitution de Russie, sont au-dessus des oukazes de politique intérieure. Ainsi en est-il des accords suivants, signé par les gouvernements russes et ratifiés par le Parlement : 1991 - Dissolution de l’URSS, 1994 – Mémorandum de Budapest, 1997 – Accord d’amitié et de coopération, 2010 – Confirmation de cet accord.

Pourquoi la Douma russe n’a-t-elle même pas essayé de les dénoncer ?

Parce qu’à la Douma, on ne discute pas. C’est juste un endroit où on répète que la Russie a toujours raison, que l’Amérique est coupable de tous les malheurs du monde et que l’Ukraine est une zone tampon qui n’a pas droit au titre d’état.

La Russie pourra-t-elle connaître un jour un processus démocratique sans que soit versé le sang ?

Ce n’est plus possible. Tout est allé trop loin.

On accuse l’intelligentsia russe de faiblesse face au Kremlin. Les dissidents auraient-ils disparu ?

L’intelligentsia, c’est devenu une notion bien vague. Beaucoup de ceux qui, à l’époque soviétique, étaient considérés comme la crème de l’intelligentsia, vivent aujourd’hui une vie confortable et servent le régime. Je ne sais même pas s’ils le font dans un but mercantile ou s’ils sont sincères. En fait, l’opposition au régime ne se fait pas en fonction du niveau d’éducation, mais en fonction d’une maturité morale. Aujourd’hui, le pouvoir en Russie est particulièrement dangereux, car ce n’est pas la dictature d’un seul parti, comme en URSS, ni une dictature idéologique, comme en Chine, où la puissance bureaucratique peut servir de rempart contre la folie d’un « chef unique ». Il y a dans ce cas un équilibre des forces, qui n’est pas démocratique mais sert d’autorégulation. Cela n’existe pas dans la Russie d’aujourd’hui, car toutes les décisions sont dans la tête d’un seul homme. Puisqu’il est proclamé à présent que la Russie, c’est Poutine et que Poutine, c’est la Russie, on peut se retrouver dans la situation où ce dictateur, convaincu d’être la Russie, fera n’importe quoi, assuré que sa propre fin sera celle du pays. Ce fut le cas pour Hitler. La différence, c’est que Poutine, lui, est prêt à faire disparaître le monde entier avec lui. Parce que je ne pense pas que le risque que ce dictateur vieillissant et maniaque ait recourt à l’arme nucléaire soit tout à fait nul. Si on ne l’arrête pas à ce stade de sa maladie, on va se retrouver dans une situation où Poutine cessera d’être un problème pour la Russie et l’Ukraine, il sera devenu un problème pour toute l’humanité.

Vous vivez hors de Russie. Comment jugez-vous la propagande russe à l’étranger ?

Je ne peux pas juger de son efficacité, mais je constate que le régime n’a pas été avare de son argent !

Comment voyez-vous l’avenir de l’Ukraine ?

Je ne sais pas quand sera résolu le problème de la Crimée et des parties du Donbass contrôlées par les terroristes et l’armée russe, mais je suis convaincu que L’Ukraine a fait le bon choix en se tournant vers les valeurs européennes. Ces évènements tragiques ont uni le peuple et consolidé la nation ukrainienne.