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Bako Sadykov, un jeune cinéaste tadjik, a réalisé en 1977 un court-métrage sans parole de 10 minutes intitulé « Adonis XIV ». Il n’a été montré qu’une fois à la télévision soviétique. La speakerine, on les appelait ainsi à l’époque, annonce un film animalier. A la fin de la diffusion, elle revient à l’écran pour présenter l’émission suivante. Mais elle est incapable de parler. Figée, elle regarde la caméra, sans un mot. Elle vient de comprendre ce qu’elle a vu et qui a échappé à la censure. J’imagine l’affolement en régie… Finalement, l’image est coupée et la chaîne envoie un interlude. 

Tant d’années plus tard, je me souviens encore du choc que m’a provoqué ce documentaire-métaphore et des réactions de mes amis russes : « Ce film, c’est l’histoire du peuple soviétique, nous ne sommes qu’un troupeau mené à l’abattoir et celui qui nous mène périra aussi, comme Adonis XIV. Mais il y aura ensuite un Adonis XV, et hélas, nous le suivrons encore…»

Ce film est toujours d’actualité : je pense à ces volontaires russes envoyés dans le Donbass occupé, qui vivent maintenant comme des SDF à Lougansk et à Donetsk et dont la Russie ne veut plus, je pense à ces militaires russes tués au combat dans les pseudo-républiques, rapatriés clandestinement et enterrés à la sauvette, je pense à ces prisonniers de guerre russes que la Russie poutinienne refuse d’échanger contre ses otages ukrainiens… 

Grâce à Internet, j’ai pu le retrouver : https://www.youtube.com/watch?time_continue=31&v=dxPEcxcR7Dc

Je le résume, si vous ne souhaitez pas le regarder, car les images sont violentes : L’éleveur choisit parmi les jeunes boucs celui qui jouera le rôle de provocateur, il accroche des clochettes à ses cornes et l’éduque à mener jusqu’à l’abattoir moutons, chevaux et cochons en le récompensant à chaque fois avec une friandise. Mais un jour, au lieu de quitter comme d’habitude l’abattoir par le petit vantail qui lui est réservé, Adonis XIV s’attarde et voit avec horreur le sort réservé à ceux qu’il a conduits : le sang qui coule, les peaux qu’on arrache… Quand l’éleveur lui tend sa friandise, il la refuse. L’éleveur lui enlève alors ses clochettes et va chercher un nouveau Judas parmi les jeunes boucs. Plus tard, il pose sur une étagère un crâne muni de cornes, avec cette inscription : « ADONIS XIV ».

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